CMS

Le mystère Edgar de Lyon

Nous étions cette semaine avec Alain Meilland et Léo Ferré, à l’occasion du spectacle « Léo de Hurlevent » que nous concocte Meilland. Restons avec ce dernier pour une tranche de vie assez particulière… Extrait du livre « Les vies liées de Lavilliers ».

De retour sur la Capitale, Alain Meilland, qui n’a pas vu Bernard depuis plus d’un an, le fait chercher. Ainsi alerté, Lavilliers rapplique illico, avec ses chansons et sa guitare, chez Meilland qui loue alors, en communauté, un grand appartement rue des archives, dans le Marais. A l’assemblée des colocataires, Lavilliers offre alors un récital qui laisse tout le monde ébahi.
Alain Meilland raconte la suite : « Je comprends, à travers ses propos, que Bernard galère et je lui propose d’établir le contact avec mes nouveaux potes de Lorraine pour qu’il aille gagner quelques sous là-bas. La suite de la Lorraine, vous la connaissez. Ça a donné quelques merveilleux titres qui faisaient parfois dire à des fans trop sûrs d’eux que Lavilliers était lorrain ». Ce soir-là, avant de prendre congé de ses hôtes, Bernard tend un disque à Alain, un 45 tours à la pochette rouge : « Cadeau, tu écouteras ça ! ». C’est quoi ? « Oh, rien… un truc que je viens d’enregistrer sous un faux nom pour me foutre de la gueule de tous ces minets qui font de la guimauve. Alors ça, tu vas écouter, c’est de la super guimauve ! ». « – Mais on va savoir que c’est toi… on va te reconnaître ! » proteste Alain. « A part toi et quelques autres, qui me connaît ? » lance Lavilliers, mélancolique et résigné. De ce blues-là, de cette déprime, reste ce disque, forcément un collector, introuvable, paru aux éditions As de trèfle, enregistré sous le pseudonyme… d’Edgar de Lyon : les titres en sont Camélia blues et Juliette 70.
« Le lendemain j’ai écouté le disque. J’ai ri et frémi en même temps : il en était où le Bernard ? Cinq ans après j’ai monté un spectacle très café-théâtre qui s’appelait 2000 ans de chansons. Dans une scène j’y jouais Frédéric Chopin chantant (en play back, avec la voix de Lavilliers) à Georges Sand « Tu es mon amour poitrinaire… » J’ai fait en sorte que Bernard sache que j’avais utilisé son enregistrement, mais nous n’en avons jamais reparlé. De la pudeur sans doute… » conclut Meilland.
Même entendu sous l’angle du pur gag, ce disque restera une énigme. A tout le moins une pièce singulière, rare et non revendiquée, un Ovni de la discographie Lavilliers. Sur une orchestration sirupeuse à souhait, qui tire abusivement sur les cordes, dans une intonation vocale qui, là encore et de façon flagrante, fait songer à Ferrat, Camélia blues peut souffrir d’une autre lecture que celle de se moquer de la variété du moment. Et, paradoxalement, nous apparaître comme un bien bel exercice de style, qui singe et (par)achève l’héroïne d’Alexandre Dumas fils, toussant à chaque couplet et se terminant dans la folie :
Tu es mon amour poitrinaire
Mon cupidon tuberculeux
T’es mon virus héréditaire
T’es mon rhumatisme infectieux
(…)
Et j’embrasse ta bouche fétide
Pour mordiller tes amygdales

Juliette 70 n’épouse pas non plus les formes de la sirupeuse variété. Tout au plus, cette autre et singulière chanson d’amour à la morale vénale subit une orchestration digne d’un générique d’un film de divertissement ou d’une série télé du moment : énergique, bruyante, désordonnée :
J’aime ta culture ésotérique
J’aime ta chevelure acrylique
J’aime tes lectures érotiques
J’aime tes censures chroniques
(…)
J’aime tes solutions décadentes
J’aime tes 10 000 livres de rentes

Il est permis de ne pas croire au gag mais, simplement, de constater l’épisode sans suite d’un chanteur qui, alors dans l’impasse, dans la mouise, se cherche une issue. Quitte à flirter, par deux textes au demeurant fort honorables, avec la chanson dominante qu’est la variété… En faisant une variété qui n’y ressemble pas. Car comment un artiste aussi désargenté que Lavilliers peut l’être à ce moment-là, pourrait-il s’offrir le luxe d’enregistrer un disque rien que pour se moquer d’une « variétoche » qu’au mieux il se soucie comme de sa première chemise, qu’au pire il vomit ? Signalons, quand même, que les arrangements de ce disque sont confiés à Jean Claudric – par ailleurs frère de l’acteur Roland Bacri –, qui est déjà l’arrangeur et chef d’orchestre des plus grandes vedettes de la chanson passées et présentes : de Maurice Chevalier à Joséphine Baker, de Fernandel à Michel Polnareff, Johnny Hallyday, Dalida, Sheila, Charles Aznavour, Mireille Mathieu, Marcel Amont et, entre autres, Michel Sardou, ce jeune trublion qui vient de faire une entrée remarquée dans la chanson avec Les Ricains, en pleine vague d’anti-américanisme due à la guerre du Viêt-Nam. Claudric est aussi le compositeur du tube d’Enrico Macias Les Filles de mon pays. Un tel « acteur » de la variété, si important et respecté dans la machine du show-biz, ne pourrait se rendre complice d’une telle farce, sauf à se tirer une balle dans le pied.
Ce 45 tours restera en l’état de disque promotionnel : il ne sera jamais commercialisé. C’en sera fini pour toujours d’Edgar de Lyon que, du reste, l’histoire officielle de Bernard Lavilliers ne retient pas.

Image de prévisualisation YouTube

3 Réponses à Le mystère Edgar de Lyon

  1. Papa Momo 5 février 2012 à 14 h 59 min

    Michel, je viens de terminer votre livre et je ne peux que le recommander à tous ceux qui sont intéressés par le mystère de la naissance d’un artiste et de la quête perpétuelle de son propre Graal. Ce livre se lit comme un vrai roman d’aventure mettant en scène un héros de la vie moderne, un personnage attachant plein de doute et de contradiction. Je ne vois pas en quoi ce livre puisse être un élément ne collant pas avec l’aura de l’artiste ou l’icône qu’en ont fait le public et les médias. C’est un beau livre vérité qui sied parfaitement à l’oeuvre de Bernard Lavilliers et qui en explique parfaitement la démarche. Malgré force détails biographiques et propos recueillis ça et là, ce livre s’avale goulûment comme un bon fruit mûr. Merci pour ce plaisir.

    Répondre
  2. zaccaron jean-louis 5 février 2012 à 16 h 12 min

    roland bacri le frère de jean claudric est humoriste, poète et écrivain et
    non comédien.
    le comédien c’est jean-pierre bacri (je ne sais pas si c’est la même famille).

    jean-louis zacccaron

    Répondre
  3. Daniel Brand 21 février 2012 à 18 h 32 min

    je voudrais signaler que ce livre ‘Les vies liées de Lavilliers’ je l’ai emprunté dans une des bibliothéques Parisiennes,il en existe 12 exemplaires (voir le site bibliotheques Paris). Je l’ai lu d’un trait, il est passionnant. Bernard Lavilliers en sort encore plus GRAND.
    Encore Bravo pour ce livre.

    Réponse : Merci, Daniel ! A vous d’en parler, désormais, pour sortir quelque peu ce livre du silence qu’on lui fait. MK

    Répondre

Répondre à Daniel Brand Annuler la réponse.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

Archives