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En ce temps là on chantait…

Line est née en 1925… En ce temps là, répète-t-elle, on chantait, partout, tout le temps… Elle ignore que ces mots là sont exactement ceux de Barbara dans ses Mémoires interrompus (Il était un piano noir, Fayard, 1999). Et ce sont aussi les mots répétés en écho par son mari qui vécut dans le même village de l’Aube, à une trentaine de kilomètres de Troyes, son enfance, son adolescence sur fond d’occupation, d’exode, de bombardements, de privations et d’humiliations de tous ordres… Et pourtant, on chantait, partout, tout le temps et on reprenait en chœur les chansons dont ils peuvent encore aujourd’hui entonner ensemble les couplets. « Ca bougeait, ça guinchait, ça dégingandait, ça politiquait ferme, ça chaloupait, ça énamourait, ça déclamait férocement, ça peinturlurait l’hôpital […] c’était la criée du quotidien, le journal de pas d’heure en plein air » lit-on sous la plume de Barbara.

Line et Maurice ont un trésor. Les voici qui m’offrent non seulement le cadeau de leurs voix et de leur mémoire mais aussi celui du contenu précieux d’une vieille boîte qui renferme « des partitions ornées des têtes des stars de l’époque. » D’ailleurs  on ne dit pas des stars mais des « vedettes ».

Je les feuillette avec précaution et je découvre alors la richesse de cet univers de la chanson entre 1920 et 1948 : la multitude d’éditeurs parisiens (beaucoup dans les IXe et Xe arrondissements), les distributeurs locaux (celui de Line porte le doux nom de « A l’Iris », de quoi rêver…), le lien avec l’opérette (Les trois Valses, Un soir à Vienne, l’Auberge du Cheval Blanc…), avec le cinéma (Quai des Orfèvres, La route Enchantée, Barnabé, Naples au baiser de Feu, la Fausse Maîtresse, Ramona, le Soleil a toujours raison…), avec d’autres pays ou continents… On adapte déjà des chansons crées en anglais, en espagnol, en Italien… Je ne résiste pas au plaisir de citer Frénésie (1945), paroles anglaises de Ray Charles et françaises de Francis Blanche ! Si l’on aime à rappeler le nom du créateur de la chanson, à savoir son premier interprète, on souligne qu’elle est chantée par de nombreux interprètes, et c’est là un argument de vente  comme J’attendrai (1937) « chantée et enregistrée par toutes les grandes vedettes » : Tino Rossi, Rina Ketty, Assia de Busny, Chanteur sans nom (!!), Carlo Cotti… Ainsi Libellule l’est par quatorze interprètes, dont Jean Sablon.

Mais surtout la chanson  - à la suite de Tino Rossi, Charles Trenet en fut la star incontestée -  est liée à la danse… Oui, elle est faite pour guincher : valse, tango, fox trot, rumba… Les éditeurs se plaisent à classer les chansons en  nouveaux succès  et  succès très connus, en romances et mélodies, chansons à la mode (allez savoir comment on va les différencier d’avec les succès…), sentimentales, chansonnettes, chansons réalistes, chansons comiques ou chansons gaies, répertoire du « Chat noir », de Mayol, Poli, Vincent Scotto, Paulus, Georgel…

A cette évocation, il faudrait ajouter  le rôle de la radio (luxe que ne connaissait pas Maurice enfant), celui des phonographes que l’on louait, celui des chanteurs de rue qui créaient un attroupement joyeux (sans micro faut-il le préciser), faisaient reprendre le refrain en chœur et avaient surtout pour mission de vendre les partitions…1fr50 à 2fr (1 kg de pain = 1fr ??)

Line et Maurice affirment qu’ils ont tenu le coup pendant la guerre grâce à la chanson.

Alors quittons Line et Maurice, mes parents, qui chantent  Les jardins nous attendent (1941) : « Car voici les dimanches / le ciel pur, le beau temps / vous irez sur les branches / murmurer tendrement / chérie, les jardins nous attendent… »

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3 Réponses à En ce temps là on chantait…

  1. Odile 13 juin 2012 à 8 h 31 min

    Très bonne idée Claude que cette page très intéressante sur une époque pas si lointaine de la chanson…
    j’aime bien les « Ça bougeait, ça guinchait….. »
    je vais reprendre le livre de Barbara.
    Merci pour ce moment nostalgique!

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  2. danièle 13 juin 2012 à 10 h 57 min

    Chansons de toujours…
    C’est dans ces jardins que des générations de chanteurs ont pris des boutures et de greffe en greffe nous donnent encore aujourd’hui les plus belles chansons .

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  3. Norbert Gabriel 14 juin 2012 à 10 h 48 min

    ah que voilà une belle plongée dans l’enfance… Un temps où la chanson se partageait entre les générations .. Moi qui vous parle, j’ai l’impression d’avoir connu Joséphine Baker en 1925, et avoir dansé avec elle au Bal Nègre en 1927… Ce qui est quand même très exagéré … Mais bon, en ce temps la chanson n’était pas « segmentante » avec mon grand père un vieux d »au moins 50 ans, on chantait aussi bien La Tosca que J’ai deux amours, ou encore O sole Mio… et Gilbert Bécaud … C’était mon copain ..
    Puisqu’il est question de « petits formats » une demande personnelle, je suis à la recherche depuis plusieurs annnées du « petit format » de la « Chanson des cireurs de souliers » de Prévert-Crolla.
    Je l’ai eue (en rouge orange) elle a brûlé, et malgré toutes les explorations de sites, bouquinistes et autres greniers aux trésors, introuvable à ce jour … Si quelqu’un a une piste ?

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