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La chanson pour horizon

???????????????????????????????????????????????????????????????Franck Halimi, envoyé spacial à La Habana de Cuba, 30 juin 2015,

 

Quand la chanson francophone offre la possibilité de viser plus haut et de s’extraire d’une condition sociale précaire, elle prend le costume de l’émancipation et devient un enjeu que l’on n’aurait su imaginer auparavant, avant d’être confronté à cette réalité-là…

Cuba est une île qui, pour moult raisons, véhicule bien des fantasmes. Et, qu’elles soient politiques, économiques, sociologiques, philosophiques ou tout simplement touristiques, les images d’Épinal (souvent fumeuses) qui lui collent à la peau se déchirent d’elles-mêmes dès lors que, une fois sur place, on prend le temps de s’intéresser au « pueblo d’un otro patio », que l’on prend le pouls de la société et que l’on se penche sur les réalités de cette vie-là.

Alors, entendons-nous bien : il n’est pas ici question d’adopter la posture neutre du sociologue, ni celle de l’entomologiste méticuleux, et encore moins celle du colon fort de sa puissance financière et qui vient expliquer la vie à des indigènes heureux que le bon blanc vienne lui lâcher quelques pesos condescendants. Non, je suis posé ici depuis un mois pour travailler (nous sommes à Cuba avec 5 musiciens français pour enregistrer -avec des artistes et techniciens cubains- le prochain album du chanteur dijonnais Daniel Fernandez, que l’on a beaucoup vu et entendu avec Yves Jamait. Mais, ceci est une autre histoire dont on reparlera ici prochainement…). Et le regard que je tente de porter aujourd’hui est à hauteur d’homme, fort des rencontres et expériences vécues durant 30 jours et 30 nuits (à ne pas négliger car « la noche » est le moment où tout peut advenir…) avec, parfois (pour ne pas dire souvent) des yeux d’enfant émerveillé.

La première chose qui frappe en arrivant à l’aéroport international José-Marti de La Habana, c’est la touffeur de l’air. Ici, l’atmosphère est tout de suite différente et, en pleine saison des pluies (l’averse orageuse peut survenir à tout moment, sans prévenir), si, comme aux Marquises, la pluie est traversière, elle n’est pas agressive, mais généreuse et, sans vous transpercer, elle vous enveloppe de sa fraîcheur (très) passagère.

On peut alors monter dans un taxi qui, pour une vingtaine de cucos (la monnaie des étrangers qui viennent à Cuba, 1 cuco équivalant peu ou prou à 1 euro, soit 24 à 25 pesos cubains, la monnaie locale : bizarre, ces espèces 2 vitesses !), vous transbahutera en direction de la capitale (compter une demi-heure pour vous retrouver au centre-ville). Holà, holà… stop ! Je suis en train de tourner Guide du routard : au secours !

???????????????????????????????????????????????????????????????Pour pouvoir vivre au rythme des cubains (ce qui constituait notre désir le plus profond), il faut d’emblée oublier les éventuels a priori et se laisser porter par cette « nonchalance rapide » qui les caractérise. Si ces termes peuvent sembler contradictoire accolés de la sorte, ils nous sont pourtant apparus rapidement comme étant naturellement faits pour s’entendre : en longeant la Calle 23 (prononcer « Caillé vaineti-trè », très longue avenue rectiligne qui traverse La Habana), au niveau de l’immense hôtel Habana Libre (à proximité du Malecon, la promenade du front de mer), on est saisi par « l’effervescence cool » qui s’en dégage, mélange de bruits originaux de klaxon, d’interpellations onomatopéiques, de salsa d’autoradio et de conversations à haut débit. Mais, rien d’agressif dans toute cette agitation apparente car, en fait (et on s’en aperçoit rapidement), si les cubains sont effectivement économiquement pauvres (l’embargo international, suivi de la fin de l’aide russe sont des montagnes à franchir pour pouvoir s’en affranchir), ils sont on ne peut plus zen. Alors, certes, avec nos tronches de touristes, on peut parfois se faire aborder par un mendiant (ils sont rares) ou par une très jolie femme, qui peut très vite nous proposer de passer la nuit ensemble (pour profiter de l’air conditionné de notre appartement, pour faire l’amour, ou, tout simplement, pour le plaisir de converser avec des français, et ce contre quelques cucos). Mais, ces sollicitations se font d’une façon tranquille et un refus cordial avec le sourire s’échange tout simplement contre un autre magnifique « sonrisa ».

Alors, oui, bien sûr, on ressent l’extrême pauvreté sociale. Nous avons rencontré des grands chirurgiens (qui sont allés former des collègues dans le monde entier) qui font taxi la nuit (après avoir opéré durant toute la journée) pour pouvoir faire manger leur famille à sa faim. En effet, l’État cubain (qui a payé toutes les études et formé ces « cerveaux ») veut récolter les fruits de cet investissement : lorsqu’il envoie tous ces éminents professionnels (médecins, chercheurs, sportifs,…) de par le monde pour former leurs homologues étrangers, l’État facture autour de 15000 dollars par mois la prestation, en ponctionne 14600 et en reverse 400 au professionnel de haut niveau en question (oui, oui, je ne me suis pas trompé et oublié un zéro : c’est exactement à ce niveau-là que cela se situe ! Et, fait unique au monde, cette « matière grise » constitue la 1ère ressource économique de Cuba, devant « las remesas » -les fonds envoyés au pays par les cubains exilés de par le monde-, le tourisme n’arrivant qu’en troisième position). Et ce professionnel reconnu et estimé est bien content car il s’agit de 10 fois plus que ce qu’il touche en bossant à Cuba : en effet, ici, le salaire minimum est de 11 cucos (11 euros) par mois pour le plus bas étage de l’échelle social (agent d’entretien). Le salaire (très réglementé, vous l’aurez compris) s’élève à 18 CUC pour l’employé de bureau, puis à 25 CUC pour le cadre moyen pour culminer à 40 CUC pour le chirurgien évoqué un peu plus haut.

Les cubains ne peuvent donc pas vivre décemment avec cette misère : le système D entre alors en jeu et c’est la « démerde » qui va leur permettre d’améliorer leur quotidien. Qui va vendre des cigares aux touristes dans la rue, qui va « protéger » des « jineteras » pour touristes (certaines d’entre-elles, splendides soit-dit en passant, sont psychologues ou avocates et font des passes pour faire manger leur famille !), qui va vendre du carburant au marché noir,… Bref, vous l’aurez compris, même au soleil, la misère est un état qui passe par des moyens discutables, mais que je ne me permettrais pas de juger ici. Et, pour autant, les cubains sont cool comme c’est pas permis, no stress comme on aime et ont tellement la musique et la danse dans la peau que c’en est beau à voir, à entendre et à vivre !

 

(photos DR)

Un concours cubain de la Chanson francophone (photos DR)

« Mais, la chanson francophone, qu’a-t-elle à voir là-dedans ? » entends-je NosEnchantés gronder dans leur for intérieur par-delà les océans. Hé bien… elle aussi constitue un moyen de s’offrir l’opportunité de dépasser sa condition et de se créer un avenir autre. Comme dans quasiment tous les pays du monde, l’Alliance Française de Cuba est une institution qui permet à la France de véhiculer sa culture, sa langue et ses valeurs. D’ailleurs, à ce titre, elle porte une responsabilité que l’on a du mal à imaginer lorsque l’on ne sort pas du cadre de nos frontières. Et c’est bien parce que j’aime outrepasser celles-ci que, lors de mes nombreux voyages à la rencontre de nos semblables si différents, j’ai, quasiment à chaque fois, pu constater à quel point la France faisait rêver, et que les piliers sur lesquels elle s’était enracinée constituaient des symboles forts d’exemplarité. Ici, « Liberté, Égalité, Fraternité » sont des mots qui résonnent et raisonnent avec force car ils constituent une constellation qui appelle à une forme d’espérance. Aussi, pour nous qui ne sommes plus dupes des manœuvres d’un gouvernement dit « socialiste » -qui fait la chasse aux migrants, coupe les vivres au peuple grec sous l’égide de la Commission européenne et demande à « Police Emploi » de débusquer les « mauvais chômeurs » (entre autres politiques sociales « ambitieuses »)-, si ce « Liberté, Égalité, Fraternité » sonne encore joliment à nos oreilles, on sait bien qu’il s’agit d’une époque révolue, que l’ultra-libéralisme est venu faucher, comme un chien dans un jeu de quilles. Aussi, les valeurs de « travail », « d’éducation » et de « santé » portées comme des oriflammes par la propagande de l’état cubain -des affiches fleurissant un peu partout (au même titre que les slogans d’unité issue de la « lucha » révolutionnaire)-, apparaissent-elles comme une façon de (se) convaincre que, pour s’en sortir, il faut lutter. C’est donc ce que fait le cubain au quotidien : il lutte contre ce que le monde lui a imposé, pour pouvoir exister avec fierté, la tête haute. Alors, il apprend. Et il comprend…

Ici a été concoctée une méthode d’apprentissage de la langue française par la chanson : dès l’âge de 3 ans, des bambins cubains peuvent donc chanter français et aborder notre langue d’une façon ludique. Et les résultats sont surprenants. Découvrant que nous étions français, il nous est arrivé d’être abordés par des cubains nous chantant « La vie en rose » ou « La bohème » avec un accent absolument charmant. Et il existe à La Habana un concours de la chanson francophone très couru dont la 32ème édition se déroulera au mois d’octobre prochain. Le 1er prix consiste en un voyage en France, à La Rochelle durant l’été suivant, pour participer à des ateliers d’interprétation et de présence scénique. Cette perspective est comme un rêve pour les nombreux participants à ce concours qui proviennent pour la plupart des cours de français prodigués par les 109 professeurs de français que compte l’Alliance Française de Cuba (qui a 3 antennes à La Habana et 1 à Santiago), la plus importante au monde avec ses 12000 étudiants inscrits par an ! Les réinscriptions pour l’année prochaine se déroulent en ce moment et l’Alliance Française ne désemplit pas de la journée.

Avec Daniel Fernandez, nous avons été conviés par Kamel Benyahia (le responsable du concours de la chanson francophone) à participer à la Fête de la musique le 19 juin dernier sur la scène du Petit Flore (café de l’Alliance Française) : salle bondée, ambiance chaleureuse et beaucoup de jeunes cubains chantant Édith Piaf, Ben l’Oncle Soul, Aznavour ou Stromae avec conviction. Et quand Daniel Fernandez est venu interpréter quelques-unes de ses chansons en toute simplicité, accompagné par PoF (violoniste dijonnais au jeu original) et par la guitare diabolique du cubain de Santiago, Rodney Omar, le métissage fut fécond : le démon de la danse s’est invité et les cubains de toutes générations se sont levés pour participer à leur façon à cette soirée mémorable.

Voilà… tout ceci pour expliquer à quel point la chanson francophone (qui, chacun le sait ici, chez NosEnchanteurs, ne manque déjà pas de talents) a de beaux jours devant elle. Si de nouvelles plumes et des voix aux accents chantants s’en emparent avec envie et gourmandise comme nous le pressentons ici, à Cuba, une révolution est peut-être déjà en marche…

Ce que NosEnchanteurs a déjà dit de Daniel Fernandez, c’est là.

 

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Une réponse à La chanson pour horizon

  1. catherine Laugier 4 juillet 2015 à 18 h 46 min

    Merci Franck, beaucoup appris sur ce pays qui nous est si proche et si lointain. Et vive l’Alliance Française de Cuba ! On attend le résultat de tous ces métissages avec cet album de Daniel Fernandez qui promet !

    Répondre

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