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Barjac 2017. Mehdi calmant parlant, Krüger est un médicament

Mehdi Krüger (photos Anne-Marie Panigada)

Mehdi Krüger (photos Anne-Marie Panigada)

1er août 2017, cour du château de Barjac,

 

La quatrième journée de ce Barjac m’en Chante est à marquer d’une pierre blanche. Ou plutôt de plusieurs pierres multicolores. Pour ne pas dire de pierres précieuses. Parce que le métissage qui y a prévalu est l’une des issues possibles (pour ne pas dire souhaitables) pour la chanson. Et les petits cailloux semés en cette journée-phare pourraient bien être les balises « petit-poucetiennes » de la chanson de demain…

On connaît l’ouverture et l’exigence de la programmation artistique de Jean-Claude Barens depuis belle lurette. Mais, en ce mardi 1er août 2017, il faut bien reconnaître qu’il a poussé le bouchon très loin. En programmant Vincent Tron Cheirézy & Christina Rosmini sous le chapiteau, pour les concerts de l’après-midi, puis Mehdi Krüger, suivi de La Mal Coiffée, dans la Cour du château, il a tenté un coup de poker très culotté. « J’aime les gens qui doutent » chante, encore et toujours pour notre plus grand plaisir, l’immense Anne Sylvestre. Hé bien, on pourra dorénavant écrire, en parlant du directeur artistique de Barjac m’en chante, « J’adore les gens qui osent ». Ce qui ne signifie pas qu’ils ne doutent pas. Mais, juste qu’ils ont des convictions suffisamment chevillées au corps, pour oser présenter -à un public féru de chanson francophone dite « de qualité » (ou « de caractère », selon les chapelles)- de tels artistes.

Je connais Mehdi Krüger depuis une bonne dizaine d’années, alors qu’il se faisait appeler Lee Harvey Asphalte. Déjà le sens de la formule 1, le gaillard lyonnais ! Métis de par ses origines, il l’est également de par son parcours de vie : étudiant en histoire de l’art et en ethnologie, il découvre le slam en 2002. « Sniper embarqué dans la littérature », comme il se définit lui-même, il poursuit un objectif à la fois cohérent et ambitieux : « faire danser les penseurs et penser les danseurs ». Mais, au-delà du jeu sur les mots, les articulations qu’il leur trouve -dans des formes ludiques et sans cesse renouvelées- font le plein des sens qu’il aime à caresser. Au fil du temps, ce citoyen-poète a su nourrir ses facultés d’improvisateur, pour devenir un véritable funambule du verbe (il le prouvera, d’ailleurs, avec une verve et une imagination rares, à la fin de cette prestation barjacoise), incarné par une prestance et une élégance rares chez les artistes issus du monde urbain. Enfin, quand je dis « urbain », je me comprends. Mais, pour que, vous, vous me compreniez, il faut savoir que, après les tours des banlieues lyonnaises de l’enfance, Mehdi a vécu une adolescence campagnarde plutôt tranquille, loin de l’agitation et des lumières de la ville. Ce qui l’a conduit, pour calmer et combler son ennui, à se gorger de mots. Tant en terme de lecture, que d’écoute. Et c’est cette culture-là, où vont s’entremêler écrivains et rappeurs, qui va constituer tout à la fois son véhicule, son moteur, son carburant, son chemin et son but. Il va être « souffleur de vers », selon la formule désormais consacrée à Barjac.

C0153Déjà, l’année dernière, sous le chapiteau gardois, il avait su déclencher l’étonnement d’un public amoureux des mots depuis des lustres. Pour autant, il faut bien avouer que le passage dans la Cour du château s’étant trop souvent avérée être une épreuve du feu (laissant quelques grands brulés sur la bande d’arrêt d’urgence), on pouvait nourrir quelques craintes pour Mehdi, en cette soirée, que la météo annonçait orageuse. Mais, le mec a de l’aplomb et bénéficie d’une solide expérience de performer. En effet, rien de tel qu’une bonne « battle de slam » pour vous forger un caractère bien trempé. Aussi, d’orage il n’y eut point et l’arrivée sur le plateau du guitariste Ostax, rapidement suivie de celle de son ami Mehdi, eurent plutôt des effets apaisants et caressants. Car, d’emblée (et cela s’est immédiatement ressenti en terme d’énergie positive), les deux compères surent captiver l’auditoire, comme s’ils ne lui en laissaient pas le choix. L’articulation des mots de Mehdi, posés sur les cordes de la gratte d’Ostax comme des hirondelles sur des fils éclectiques, nous a embarqués pour une sorte de croisière sur l’ascèse.

En effet, ici, nulle ostentation ostaxienne de nous en mettre plein les oreilles : si elle est bien électrique, la guitare d’Ostax est comme un écrin délicat, qui enveloppe les mots comme s’ils étaient des émaux, caresse les phrases comme le ferait un onguent et protège le texte en y mettant les formes : « élégance » est alors le terme qui vient immédiatement à l’esprit. L’écoute du musicien force alors l’admiration du spectateur, car Ostax sait mettre en valeur les images animées et les mirages rimés de son jouteur préféré et post-Ferré. Car, depuis longtemps, et sans chercher Mehdi à quatorze heures, je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a quelque chose de Léo dans Krüger. Une vision du monde -claire et nette- qui ne s’embarrasse pas de faux-semblants et qui, avec poésie et talent, nous expose, sans fard, ce qui déconne. Mais, pas que ! Car il y a, chez ces deux poètes, une vision de ce qui pourrait (de ce qui devrait) être… Ils deviennent alors de véritables phares pour une société à la dérive.

Alors, je sais… Je sais que d’aucuns vont m’accuser d’ériger le Mehdi d’aujourd’hui à la hauteur de la stature de commandeur du grand Léo. Et que d’autres vont me faire un procès en panégyrique. Mais, tant pis, je prends ce risque, avec un grand sourire et une détermination sans faille. Mais également, avec la conviction, en ce mardi 1er août 2017, d’avoir assisté à une immense performance d’un duo accompli. Moment de grâce qui a su éclairer, puis provoquer l’émerveillement, d’une audience littéralement tombée sous le charme dévastateur et le talent fou de deux complices au sommet de leur art. Et qui l’ont fait avec assurance, tranquillité et plaisir manifeste. Et peu importent les étiquettes que l’on cherche toujours à coller sur les gens et sur les genres : que ces mecs-là fassent de la poésie musiquée, du slam, du rap, de la chanson ou de la musique poétisée, je m’en contrefiche ! Car, à mes sens éblouis (mais pas aveuglés, je l’espère), ils représentent le présent et l’avenir d’un genre qui n’a rien à foutre coincé dans un tiroir : le genre humain.

 

Le site de Mehdi Krüger, c’est ici ; ce que NosEnchanteurs a déjà dit de lui, c’est là.

Une réponse à Barjac 2017. Mehdi calmant parlant, Krüger est un médicament

  1. Monique Brun 6 août 2017 à 0 h 20 min

    Merci. Pour Medhi. Pour Ostax. Pour Jean-Claude Barens. Pour Laurent Assathiany qui l’ayant découvert en 2016 à Barjac (via Jean-Claude Barens) l’a programmé à Salins les Bains où j’ai vécu le grand et beau choc de sa découverte. Merci de saluer ce poète talentueux, radieux, grave aussi, discret et particulièrement attentif. Sa force -totalement dépourvue de brutalité – me semble magnifiquement salutaire. Longue vie à ce beau duo.

    Répondre

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