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William Sheller, une chanson qui ne lui ressemble pas…

William Sheller (détail de la pochette du disque "Stylus" de 2015. Photo Yann Orhan)

William Sheller (détail de la pochette du disque « Stylus » de 2015. Photo Yann Orhan)

2 juin 2019, Centre culturel, Spa,

 

Ce devait être un événement unique. Pour soutenir l’épouse lourdement handicapée d’Eric Gerstmans, l’altiste qui l’accompagne depuis des années, William Sheller avait accepté de remonter sur les planches. Et pas pour un piano-solo comme il en a déjà tant fait, mais en compagnie de 18 musiciens, tous bénévoles comme lui. Un beau geste de solidarité, auquel le public avait répondu massivement, la salle de 450 places s’étant remplie en quelques jours.

Dans la longue liste de mes chanteurs préférés, William Sheller figure dans le trio de tête. Comment, dès lors, aurais-je pu manquer l’opportunité de le revoir dans ce bel écrin qu’est le petit théâtre à l’italienne de Spa ? J’ai fait mes comptes : ce concert allait être la 11ème occasion pour moi de l’applaudir. Ah, la belle soirée qui s’annonçait à coup sûr, à l’instar de toutes celles qui l’avaient précédée ! Avec mon expérience, je me disais même que, pour un peu, j’aurais pu écrire l’article avant d’assister au concert.

Sauf que…

Comment trouver les termes adéquats ? Comment être lucide sans être blessant ? Qui faut-il blâmer ? L’âge ? La maladie ? Les effets secondaires d’éventuels médicaments ? Toujours est-il que la réalité crue s’impose : le concert fut une totale catastrophe ! Passons sur le fait que la voix de Sheller n’est plus ce qu’elle était : à bientôt 73 ans, ce serait un miracle qu’elle fût restée inchangée. Après tout, de Renaud à Pierre Perret en passant par feus Béart et Aznavour, ils sont nombreux à ne pas avoir pu tenir la distance. S’il n’y avait eu que cela ! Alors qu’un des plaisirs des concerts de notre Symphoman est de l’entendre planter le décor de sa chanson par un élégant babil, nous avons eu droit à un Sheller grommelant sans arrêt entre ses dents, passant du coq à l’âne, n’utilisant pas le micro malgré les multiples rappels (tant du technicien que du public), se perdant dans un bavardage incompréhensible. Les chansons rattrapaient-elles la sauce ? Hélas, l’artiste en avait oublié les paroles et chantait les yeux rivés sur des copions géants qu’ils tenaient à la main ! Pas si grave ? Sauf qu’il ne savait plus non plus quand venait son moment de chanter et qu’il se plantait systématiquement. Sur tout le concert, il n’aura fait que trois ou quatre chansons sans erreur. Et le piano ? Même là, c’était compromis : les rares fois où il s’est installé derrière son instrument, il a multiplié les pains mieux que Jésus, sa virtuosité d’antan n’étant plus qu’un souvenir. En un mot comme en cent : Sheller n’était plus que l’ombre de lui-même.

Le récital fut donc une souffrance. Pour ses musiciens tout d’abord. Eux étaient parfaitement au point, malgré le peu de répétition. Qu’il devait être difficile pour ces professionnels de devoir assurer tant bien que mal en sachant que leur patron risquait de tout foutre à l’eau à chaque instant, et de recommencer la chanson sans garantie d’arriver au bout (Moondown fut ainsi abandonnée après trois essais !). La deuxième partie fut à cet égard moins ardue. Je suppose qu’on avait profité de l’entracte pour convaincre Sheller de laisser couler en cas d’erreur et de ne pas systématiquement tout stopper… Ce qui nous a valu une version quasi instrumentale d’Un archet sur les veines et un Excalibur musicalement grandiloquent et abominable textuellement, William ânonnant des bribes de paroles un peu n’importe quand…

Souffrance également pour le public. Car dieu sait si on l’aime, notre William. Nous qui ne l’avions connu que frisant la perfection, nous en étions gênés d’assister à un tel naufrage. Partout, dans les regards, dans les commentaires d’après-spectacle, ce n’était que tristesse. Aucune colère, rien que de l’incompréhension et une détresse infinie. Pendant le concert, certains criaient des encouragements : « Ne parle plus, William, chante ! », « On est avec toi, William »… Nous avons chanté à sa place Un homme heureux – même celle-là, il en avait oublié les paroles – et battu la mesure pour Dans un vieux rock ‘n roll. Et vu arriver la fin avec un réel soulagement.

La presse annonçait que cette prestation allait être le « dernier concert vocal » de William Sheller. Sans notable amélioration, on ne peut que lui souhaiter que cette piteuse prestation soit effectivement son chant du cygne. Qu’il s’épargne surtout d’autres déconvenues qui terniraient sa légende. Les titres qu’il nous a interprétés vaille que vaille ce dimanche soir – Les filles de l’aurore, Le témoin magnifique, Genève, Maman est folle, Nicolas, Les orgueilleuses, Le carnet à spirale… – sont et resteront à jamais de grandes oeuvres. L’univers de William Sheller est unique dans le monde de la chanson française, avec son élégance teintée de mélancolie et son souffle musical, aux confins de la symphonie et de la musique de chambre. Et ça, rien ne pourra jamais l’attaquer.

Alors, sans rancune William. Et tu sais, je ne me gênerai pas pour dire que j’t’aime encore !

 

La page William Sheller sur la site Universal, c’est ici ; ce que NosEnchanteurs a déjà dit de lui, c’est là. Image de prévisualisation YouTube

15 Réponses à William Sheller, une chanson qui ne lui ressemble pas…

  1. JilBeR 4 juin 2019 à 9 h 26 min

    « Mourir cela n’est rien mais vieillir oh vieillir « … (Jacques Brel )

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  2. Valérie 4 juin 2019 à 13 h 02 min

    On y était en se disant que c’était peut-être la dernière fois qu’on aurait la chance de le voir sur scène… mais finalement on aurait mieux fait de rester sur les bons souvenirs qu’on avait de lui dans d’autres concert. Enfin, comme vous dites, on l’aime toujours et on continuera à écouter ses CD avec plaisir ;)

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  3. Germinal Le Dantec 5 juin 2019 à 10 h 06 min

    Il est parti s’isoler au pays du grand Meaulnes et il faut croire qu’il s’est laissé fondre dans la douceur de ce paysage et des brouillards de la Sologne… It’s so long without you, William… On vous a tant aimé ! Lire ces mots c’est se retrouver avec une plaie au cœur ! Pourquoi les gens qui s’aiment sont ils toujours un peu les mêmes ?

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  4. Michel Cornelis 5 juin 2019 à 15 h 23 min

    Le texte n’est pas écrit méchamment, ma réponse ne le sera pas non plus.

    Comme vous l’écrivez, 450 personnes étaient dans la salle. Parmi celles-ci, même si ça ne leur confère aucune légitimité particulière, des personnes qui voyaient William non pour la 11e fois, mais pour la 20e ou la 30e fois. Certaines ayant fait spécialement le déplacement depuis le Sud de la France ou la Bretagne. 450 personnes étaient donc au courant. 449 d’entre elles ont pourtant estimé inutile d’en faire écho. Même la presse mainstream locale (qui avait pourtant parlé du concert, parfois sur une pleine page) s’est abstenue, observant à bon escient la « réserve extrême » qui s’imposait.

    Mais évidemment, il y a avait une information à publier. Un scoop. Un sujet d’intérêt général à placer sur la toile, à la portée des 6 milliards et quelques d’individus (moins 450) qui n’étaient pas dans la salle… Oh, bien sûr, en choisissant soigneusement les mots… Mais personnellement, entre la haine et la pitié, j’aurais encore préféré la haine… Enfin bref…il est encore possible, d’un clic magique, de faire de ce billet une œuvre éphémère qui n’aura duré que le temps que vivent les roses – l’espace d’un instant. Pensez-y… Merci.

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    • Michel Kemper 6 juin 2019 à 18 h 07 min

      C’est parce que vous ne connaissez pas, mais alors pas du tout, NosEnchanteurs, que vous pensez que ce site est en recherche de « scoop ». Ben non, ce n’est ni notre réalité, ni notre objectif. Notre équipe rapporte des salles de concerts ce qu’elle y a vu, entendu. Avec ses mots, sa façon de décrire et d’écrire ses émotions, ses joies, ses regrets. Il ne s’agit aucunement d’un concert privé, à l’ombre d’un regard public, d’une critique publique. Avec pudeur, avec amour, avec grande honnêteté, avec tristesse aussi, Pol de Groeve a relaté un concert. Qui peut le lui en faire reproche quand il écrit avec tant de tact ? De quelle « réserve extrême » parlez-vous ? En tant que secrétaire de rédaction de ce site, j’ai validé sans mal cet article, sobre et honnête, qui honore son auteur et NosEnchanteurs. Et qui n’a strictement rien à voir avec la pitié que vous évoquez. Et ne déshonore nullement William Sheller, que nous aimons, que nous respectons.

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  5. Albert Weber 6 juin 2019 à 17 h 49 min

    Merci pour cet article assurément difficile à lire vu l’admiration que je porte à cet artiste…

    et en même temps je trouve qu’il est sain de raconter ainsi ce qui s’est passé sur scène et dans le public… un compte-rendu réaliste, sans langue de bois mais avec un évident respect…

    Et je ne suis pas du tout d’accord avec Michel Cornelis : « Mais évidemment, il y a avait une information à publier. Un scoop. Un sujet d’intérêt général à placer sur la toile, à la portée des 6 milliards et quelques d’individus (moins 450) qui n’étaient pas dans la salle… « .

    Le fait que la presse locale se soit abstenue n’est absolument pas un critère une référence, un argument, pas du tout !!!

    Donc bravo pour la mise en valeur de cet article qui se termine par de sincères paroles d’amour.

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  6. Pol de GROEVE 6 juin 2019 à 23 h 17 min

    Quand j’ai acheté ma place pour le concert, je me réjouissais de pouvoir ensuite écrire sur Nos Enchanteurs tout le bien que j’en aurais pensé. Face à la déconvenue, devais-je faire silence ? Croyez-vous vraiment, M. Cornelis, que je ne me suis pas posé la question ? Le choix était simple : ne rien dire pour ne pas nuire à William Sheller, que chacun dans la salle se refusait à tenir pour responsable du désastreux spectacle qui nous avait été offert, ou me faire le porte-parole de tous ces spectateurs déçus et tristes ? J’ai choisi la seconde position.

    William Sheller a lancé en boutade, à un moment de sa prestation : » Heureusement qu’on est entre nous, ç’aurait été un vrai concert.. ». Sauf que c’était un vrai concert, à 50 euros la place, et pas une simple réunion de travail avec ses musiciens ! Et à ce titre, il s’exposait à la critique, élogieuse ou non. Et j crois ne pas avoir déformé la vision qu’ont pu avoir les spectateurs de cette soirée.

    Il n’y a pas de haine dans mon article, même si vous le regrettez. Pourquoi y en aurait-il eu ? Je suis et resterai toujours un fervent admirateur de William Sheller et ce n’est pas ce concert de trop qui remettra en question ma ferveur à son égard. Et pour lui en vouloir, il faudrait qu’il fût coupable de quelque chose. Or, chacun a bien compris ce soir-là que quelque chose clochait et que cela relevait du médical, selon toute vraisemblance.

    Il n’y a pas spécialement de pitié non plus. William Sheller n’était pas obligé de remonter sur scène. Pourquoi le plaindrais-je de l’avoir fait ? Il y a juste de l’incompréhension : personne ne lui donc dit qu’il courait à la catastrophe ? Et de la tristesse : comment admettre un tel spectacle de lui, qui a toujours été si exigeant, avec lui-même comme avec les autres ? Soit il ne s’est pas rendu compte du désastre, soit il en a été lucide et a dû en souffrir encore davantage que les autres. Dans les deux cas, comment ne pas avoir le coeur serré ?

    J’aurais pu faire preuve effectivement de « réserve extrême ». J’ai choisi plutôt d’exprimer ma « douleur qui saigne ». La presse locale (en supposant qu’elle était présente ce soir-là) a préféré la première voie ? Son choix, si c’en est un, est respectable. Le mien, exempt de tout sensationnalisme ou de chasse à un prétendu scoop, ne l’est pas moins. Avec la carrière qu’il a et l’oeuvre qu’il laisse, William Sheller n’aura guère à souffrir de mon article. Mais l’honnêteté voulait qu’il soit écrit.

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  7. Anne Lefebvre 7 juin 2019 à 0 h 13 min

    Il me semble qu’on a encore le droit d’écrire ce qu’on veut des concerts… Une liberté que j’apprécie chez NosEnchanteurs. Et, dans le genre, la chronique de Pol de Groeve est d’une rare élégance dans l’expression le respect et la précision, et d’une belle délicatesse pour l’artiste malgré la déception et la tristesse.
    Quant à « faire de ce billet une œuvre éphémère qui n’aura duré que le temps que vivent les roses – l’espace d’un instant », la suggestion de l’auto-censure dite en mots si délicats, est bien plus violente sur le fond que l’article que vous critiquez.

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  8. Pascale 7 juin 2019 à 0 h 40 min

    J’y étais.
    Profond respect pour William et son œuvre.
    Profonde tristesse ceux qui ont laissé faire (mais, bon 5O€ x 450 =) et de profiter d’un homme visiblement malade.
    Chapeau aussi pour la publicité faite ici, je suppose qu’à son apogée, les mêmes s’étaient tus.
    Le respect profond pour moi, est de se taire.

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    • Michel Kemper 7 juin 2019 à 7 h 48 min

      Vous supposez mal, Pascale. Quand on ne sait pas, on se tait.

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  9. André Robert 7 juin 2019 à 8 h 12 min

    Oui, cet article avait sa place dans NosEnchanteurs, comme des milliers d’autres avant lui.
    La seule question est : ce concert devait-il avoir lieu ?

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  10. Philippe Colinge 7 juin 2019 à 15 h 47 min

    Anne,

    Je me rallie à la puissance dix à votre commentaire, ainsi qu’au compte rendu original de ce triste concert de dimanche dernier.
    Il est extrêmement difficile de se forcer à ne plus aller voir des artistes que l’on aime (et la plupart de ceux que je suis assidûment depuis des années ont quasiment tous entre 70 et 80 ans) en concert, car la crainte du « concert de trop » se fait hélas de plus en plus présente. Mais voilà, on se dit que l’on va être émerveillé une fois de plus, on laisse nos anxiétés de côté et on se dit que c’est de toutes façons peut-être la vraie dernière fois.

    Jusqu’au jour, comme dimanche, où on se rend compte que Sheller est humain, qu’il n’est pas infaillible et que sans doute pour la première (et je l’espère dernière fois de sa brillante et longue carrière), il peut lui aussi faire foirer complètement un concert, dont il était paradoxalement le maillon faible.

    Tant pis. Ca arrive. Malgré cela, je ne regrette en rien d’avoir été présent ce jour et d’avoir partagé avec des amis proches ce spectacle qui, bien involontairement, tenait tant de la farce que du naufrage. On m’aurait raconté ce qui s’est passé que je n’en aurait sans doute pas cru un mot !

    William a la « chance » de n’être ni Amy Winehouse, ni encore Whitney Houston, dont les images des dernières et pathétiques prestations avaient fait le tour du net avec une violence inouïe. L’article publié ici relate pour sa part les faits qui ont été vus par 450 personnes, mais avec pudeur et respect et, surtout, sans langue de bois ni autocensure. Rien que pour cela, on peut féliciter chaleureusement Pol De Groeve.

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  11. BelgianBear 22 juin 2019 à 8 h 47 min

    QUOI?
    N’avez vous jamais eu un accident de parcours?
    En connaissez vous les véritables causes?
    Afin de soutenir Iseult Dombar, William Sheller a accepté de faire un concert caritatif.
    Et comme je le disais à Madame Dombar : Merci de nous avoir réunis ce soir, afin de nous donner la chance de revoir William et ce pour la bonne cause!
    Oui, j’étais présent comme toujours!
    Merci Iseult, merci William et merci les Musiciens!
    Philippe

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    • Michel Kemper 22 juin 2019 à 10 h 01 min

      Comment, vous ne savez pas lire ? Pol de Groeve, en début d’article, écrit ceci : « Pour soutenir l’épouse lourdement handicapée d’Eric Gerstmans, l’altiste qui l’accompagne depuis des années, William Sheller avait accepté de remonter sur les planches. » Et peu importe le pourquoi de ce concert, le journaliste de NosEnchanteurs nous relate seulement, avec délicatesse, ce concert contrarié. Une autre question ?

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      • BelgianBear 24 juin 2019 à 22 h 50 min

        Vous êtes assez virulent!
        J’adressais tout simplement un message de remerciement à Mr et Mme de Groeve … aux musiciens et à William.
        Moi j’ai passé une superbe soirée!
        Par contre, je ne vous posais aucune question et ne demandais pas de réponde à mon post.

        Répondre

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