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Il y a dix ans, « Les vies liées de Lavilliers »

Couverture du livre (extrait) photo (Photo 12/Pierre-Jean Grouille)

Couverture du livre, extrait (Photo 12/Pierre-Jean Grouille)

C’était un 10 novembre, un mercredi, il y a dix ans. Je me souviens de ma fille, alors à Avignon, qui se rend à la Fnac s’enquérir s’ils avaient reçu un livre sur Lavilliers. Et la vendeuse de lui répondre : « Le livre de Michel Kemper ? » Émotion.

On pourrait écrire tout un livre sur la genèse de ce livre.

Un premier éditeur avec lequel j’étais sous contrat, au moment de passer ce livre sous presse, a dégainé un rapport d’avocat, trente-huit pages tapuscrites, pour réduire ce livre à néant. L’éditeur a-t-il été menacé ? je le crois. Ainsi, la première des remarques de l’avocat, que voici : « À de multiples reprises l’auteur fait état du véritable patronyme de Bernard LAVILLIERS : « Bernard OULION ». Depuis 1997 la Cour d’Appel de Paris considère que la révélation du véritable patronyme d’un chanteur qui a toujours utilisé un pseudonyme, constitue une atteinte à sa vie privée (Ca Paris 15 mai 1970, Tgi Paris référé 18 octobre 1996) ». Par bonheur pour eux, aucun avocat n’est jamais mort du ridicule : ça faisait deux ans déjà que, sur Le Petit Larousse illustré, à « Lavilliers » était indiqué : « LAVILLIERS (Bernard Oulion, dit Bernard), Saint-Étienne 1946, chanteur et auteur-compositeur français. Artiste engagé et musicien voyageur… » Tissées de bêtises, les trente-huit pages étaient du même tonneau, m’accusant à chaque feuillet d’atteintes à la vie privée, de diffamations. Mettre côte à côte deux textes, l’un de la poétesse Joyce Mansour, l’autre de Lavilliers, identiques à la virgule prêt, et oser le terme d’ « indélicat emprunt » est-ce encore de la diffamation ? Prouver, souvent dates à l’appui, que la légende de notre baroudeur n’est justement qu’une légende, qu’il y a en permanence rêve et usage du rêve, est-ce de la diffamation ? Toujours est-il que je devais tout supprimer : il ne serait rien resté de cet ouvrage. Rien !

Un second éditeur voulait me faire signer un contrat où, dès le premier euro de frais de justice, tout était à ma charge (dans l’histoire de l’édition, c’était du jamais vu !), et de tenter de me convaincre, en vain, qu’un procès me ferait une telle publicité que je serai au final largement gagnant.

Le troisième ce fut Flammarion (merci à celui, dont je dois taire le nom, qui « m’apporta » chez cet éditeur), qui reçu mon tapuscrit avec un enthousiasme rare et l’imprima tel quel, avec l’aval de son avocat.

D’un blogueur québécois qui ne me connaît ni d’Eve ni d’Adam, j’ai appris que, par ce livre, je m’étais vengé de Lavilliers. Vengé de quoi ? Par d’autres commentaires sur la toile, j’ai lu au contraire que ce livre était écrit par un « fan ». Non, je ne suis fan de personne. Ni de Lavilliers, pour qui j’ai grand respect, une certaine fascination pour la légende comme pour la vérité, une sincère admiration pour l’œuvre. Ni d’autres.

Il existait déjà une bio, sur Nanar, très médiocre au demeurant, qui plus est mal écrite, faite de la sacro-sainte légende, montée en une insipide mayonnaise. J’ai simplement voulu en savoir plus, et si possible ne pas imprimer de conneries, de mensonges. Oh vous pouvez sourire, mais je crois que Lavilliers ne mérite pas le mensonge, en tout cas pas celui du biographe. Au début de mon travail, je ne savais d’ailleurs pas que tout n’était que mensonges. Sincèrement, ce n’en fut que plus passionnant. C’est ce que nombre de lecteurs ont pensé. Encore aujourd’hui, plus encore même, je reçois des messages de lecteurs de ce livre devenu, à mon insu, une sorte de livre-culte.

Culte, mais pas par les médias qui ont, à la quasi unanimité, fait total silence sur ce livre pourtant pas banal. S’il n’y avait pas eu internet, si je n’avais pas eu l’idée de créer NosEnchanteurs peu avant, il n’y aurait eu aucun écho sur ce livre. Aucun ! Si ce n’est, gloire leur soit rendu, Bertrand Dicale sur France-Info et un joli papier sur VSD, « La combine à Nanard » : au national, ce fut tout. Et quelques articles en province (merci aux anciens rédacteurs de Chorus !). Pas de télé, sinon TL7 sur Saint-Étienne. Pas de radios, sauf RTL, mais en Belgique, à Bruxelles !

On a voulu sinon tuer ce livre, au moins le réduire au silence, le taire. On a conseillé aux journalistes de n’en pas parler. Et qu’ont-ils fait ces journalistes si fiers de la « liberté de la presse » ? Ils n’en ont pas parlé. Mais ce livre existe, il se lit encore. Il est respecté par la plupart des fans de Nanar : c’est ma médaille. On sent désormais son influence sur la presse, sur le comportement même du chanteur et de son entourage. Même s’il dérape encore, souvent, ne pouvant s’empêcher d’imaginer sa vie. L’actuelle biographie officielle de Lavilliers a tout fait disparaître, prisons et Brésil, forteresse de Metz et les mille aventures auto-attribuées à notre fauve d’Amazone.

Je dois avouer aimer Lavilliers, le plus littéraire de tous nos artistes actuels, l’un des plus talentueux qui soient. Fier de lui avoir consacré ce livre qui pour moi vaut hommage, profond respect. Comme vous, j’attends avec impatience le nouvel album de Lavilliers, non pour le soupçonner mais pour le savourer.

 

Les vies liées de Lavilliers, Flammarion 2010. Ce que NosEnchanteurs a déjà dit de cet ouvrage, c’est là.

 

« Saignée » 1983. Les paroles, signées Lavilliers, sont en fait un copié-collé d’un poème de Joyce Mansour Image de prévisualisation YouTube

17 Réponses à Il y a dix ans, « Les vies liées de Lavilliers »

  1. Patrick Devaux 10 novembre 2020 à 10 h 13 min

    J’ai lu ce livre et je suis toujours “admiratif” devant les compositions, les chansons et les prestations scéniques de Bernard que je vois sur scène depuis 1978. Ce livre est une mine d’or, révélant certes la part schizophrènique mais aussi une foultitude (ça existe ce mot ?) d’anecdotes amusantes, touchantes et révélatrices de ce personnage digne lui-même d’un roman.
    Et comme disait Cendrars (cité dans ton livre) : qu’importe si j’ai pris ce train puisque je l’ai fait prendre à des milliers de gens.

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  2. Richard Coquillat 10 novembre 2020 à 10 h 15 min

    J’ai lu votre livre offert à Noël par ma chère et tendre, j’ai trouvé beaucoup d’anecdotes qui montrent la complexité du « personnage » Lavilliers. Concernant sa période Marseillaise, j’ai 2 amis qui l’ont connu à cette époque et qui m’ont confirmé que la légende était plus belle que la réalité. Mais bon, c’est pas bien grave, perso il me fait voyager depuis 40 ans et ses mots me parlent, m’émeuvent : quoi de plus important

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  3. Serge Rossini 10 novembre 2020 à 10 h 25 min

    Un régal votre ouvrage. Un grand bravo encore !

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  4. Yvan Perey 10 novembre 2020 à 11 h 53 min

    Quelle histoire ! Je ne suis pas fan de Lavilliers, loin de là, mais j’ai pourtant dévoré ce livre. C’est vrai qu’on se souvient très bien du jour de la sortie d’un livre qu’on a écrit (surtout le premier). J’avais fait les magasins, moi aussi, en novembre 2008 pour la sortie de mon livre « 120 chansons que l’on fredonne » ( ce n’est pas de la publicité, on ne le trouve plus). Je me souviens du rayon livre au BHV, où il a fallu que je répète le titre et le nom de l’auteur à la vendeuse qui cherchait fébrilement sur son ordinateur. Au bout d’un long moment :  » Ah! ça y est ! Effectivement… c’est bien le titre mais ce n’est pas le bon auteur, vous vous êtes trompés ! » Et elle me cite un nom, un autre auteur de la maison d’édition. Je n’ai pas osé la contredire…

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  5. Frédéric Quinonero 10 novembre 2020 à 12 h 08 min

    J’aime ton honnêteté, Michel. Et ton talent ! Tu es le contraire d’un faux-cul et nous savons toi et moi combien ils sont légion dans notre « corporation ». Merci pour ça. ;-)

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  6. Raphaël Brigandi 10 novembre 2020 à 12 h 26 min

    Je l’ai beaucoup aimé aussi, dévoré même.

    Un livre très bien écrit et documenté. Bien sûr, j’aurais préféré que la biographie “officielle” qui prévalait jusqu’alors ne fut pas une légende, mais en même temps créer une légende, un personnage, une double artistique en quelque sorte est un procédé habituel auxquels recourent notamment nombre rappeurs.

    Il faut voir l’œuvre et son incarnation (l’artiste) comme une œuvre totalement artistique et fictionnelle aussi, qui nous fait voyager, réfléchir,…

    En outre, votre excellent livre n’enlève rien (et ce n’est nullement son objectif!) à l’admiration et au goût immodéré pour l’œuvre majeure qu’on peut avoir pour Lavilliers qui chante – et avec quel talent et consistance – la vie que d’autres vivent!

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    • Fabrice Simon 10 novembre 2020 à 13 h 56 min

      Tout est dit dans votre post, Raphaël. Certains « puristes » avaient vu dans ce livre un outrage. J’y vois au contraire le plus beau des hommages à un immense artiste dont le talent s’exprime au quotidien et bien au-delà de cette vie romancée qui fait partie du personnage. Bref, j’avais dévoré ce bouquin avec délectation

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  7. Jean Lapierre 10 novembre 2020 à 12 h 33 min

    Belles paroles sincères Michel !
    Bon anniversaire du livre en attendant la suite…
    Et puis bien des choses à Bernard… Tant de souvenirs… Pour demain

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  8. Pabiou Pib's Michel 10 novembre 2020 à 13 h 48 min

    Je l’ai lu plusieurs fois !!! Je l’adore ce bouquin !!!! J’attends la suite !!!!

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  9. Jean-Michel Brac 10 novembre 2020 à 17 h 28 min

    Suis en pleine lecture… et découvertes ! Je ne regrette pas mon achat !

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  10. Fabrice Pascaud 10 novembre 2020 à 17 h 40 min

    Très belle biographie que je conserve et conseille. Je trouve qu’elle met en lumière toute la force de Lavilliers et sa complexité. Elle montre aussi qu’il a réussi à faire d’un rêve de jeunesse sa réalité. Il n’est pas là où il en est par hasard, il a ramé comme l’on dit. Il avait vissé aux tripes une conviction profonde, la foi en lui et en ce qu’il faisait et fait. À ceci s’ajoutent un indéniable talent, une présence, une voix. Dans l’univers de la chanson française, il est unique. Ensuite, la légende, c’est la légende et elle nourrit le rêve, l’imaginaire, et c’est essentiel. Pourquoi vouloir qu’une légende soit vraie puisqu’elle dépasse les cadres du réel ? Pour conclure, c’est la biographie de Lavilliers à lire.

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    • Richard Coquillat 10 novembre 2020 à 17 h 43 min

      Tout à fait d’accord avec toi, Fabrice, la légende Lavilliers a dépassé Bernard Oulion, et c’est certainement pas plus mal, car cela a nourri l’imaginaire de beaucoup de ses fans, et le retour à une réalité plus au ras des pâquerettes ne serait pas forcément une bonne idée

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  11. Christophechristiane Dibling 10 novembre 2020 à 17 h 46 min

    Je me suis offert ce bouquin à sa sortie, comme tout ce que je trouvais sur Lavilliers. En première lecture j’étais choquée, je ne m’attendais pas à trouver une forme de mythomanie dans les propos de mon artiste préféré. Mais son talent passé, présent et irrémédiablement futur a tout effacé, j’ai relu ce livre durant le premier confinement nettement plus apaisée.

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  12. Patrice Bourgeois 10 novembre 2020 à 20 h 43 min

    Cher Michel je n’ai pas encore eu le temps de le lire mais je trouve admirable d’avoir eu cette démarche ! Moi aussi du haut de mes 17 ans j’ai été pris de fièvres à l’époque à l’idée de ce voyageur qui n’existait que dans mes rêves. Puis cette citation de Cendrars « qu’importe si j’ai pris ce train… » sur un des albums (33T a l’époque !) m’a mis la puce à l’oreille. Et quelques années après la fréquentation de ses musiciens sur la tournée « solo » m’a définitivement fait comprendre que j’avais été victime d’un marketing habilement mené. Il reste qu’avec mon nom qui était un sacré handicap pour apprécier un tel artiste qui continue à clamer fièrement sa haine du BOURGEOIS. Je lui suis resté reconnaissant de m’avoir donné le goût du voyage, de l’ailleurs, de la rencontre. Mais je persiste et signe : pour moi tout est dans les premiers albums. Le reste n’est que redite et habile habillage pour le « Business ». Au plaisir de se croiser peut-être quand nos vies d’avant reviendront Cher Michel. Et promis j’aurai lu…ce que je sais en partie ! Belle soirée à tous les amoureux du fauve de St Etienne. Oups d’Amazone…

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  13. Bernard Keryhuel 11 novembre 2020 à 21 h 05 min

    Ce livre est une pépite car malgré la lucidité du propos, il nous permet de continuer à aimer Lavilliers.

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  14. PALADE CEDRIC 6 juin 2023 à 23 h 15 min

    A l’inverse des autres posts je trouve ce livre, que je n’appellerai pas une bio tant on se perd en route, décevant.

    Pas du tout parce que la légende est écornée mais il y a du survol de plusieurs périodes et beaucoup de pages inutiles, je dirai qu’une réédition complétement revue serait à refaire.

    La plume n’est pas formidable non plus.

    Quant au lien entre l’artiste et l’auteur c’est assez flou et ne m’a
    pas convaincu de l’objectivité du propos.

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  15. André Le Teil 7 juin 2023 à 10 h 32 min

    Je suis d’accord avec vous, ce n’est pas une bio : simplement une enquête, à charge et à décharge, qui se pare des atours d’une biographie. Une formidable enquête, jamais menée avant ce livre, qui en creux montre l’état de complaisance de l’ensemble de la presse envers l’artiste.
    Une enquête qui mérite une réédition augmentée afin d’explorer plus encore ces vies liées, c’est vrai. Quand au lien entre l’auteur et l’artiste, c’est juste la distance nécessaire entre un vrai journaliste et son sujet. A ce titre, c’est remarquable !

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