BT93 « Apparemment c’est normal »
Cette année là, j’avais 17 ans, j’ai mis ma vie sur pause pendant deux ans,
Pensionnaire à Louis le Grand, une sorte de fugue loin de mes parents,
Y a plus qu’les maths, pas d’meuf, pas d’groupe, pas d’foot, même pas vu l’Euro à la télé,
Internet n’existait pas, y’avait pas d’ordi mais on parlait déjà d’l'IA,
Deux années de ma vie gommées, parce que j’veux faire comme mon frère,
J’ai pas vu les copains tomber, c’est vrai qu’un ou deux suicides, là-bas, apparemment c’est normal,
Un ou deux suicides, là-bas, apparemment c’est normal
Cette année là, en pleine immaturité, j’ai commencé une drôle de vie,
Ça s’appelle le travail, mais je l’ai d’jà dit que la hiérarchie chie
Ya plus qu’le taf, pas d’meuf, pas d’fêtes, pas d’potes, heureusement j’ai mon mac
Mes premières musiques sont mon oxygène dans cette ambiance réac
BT93
Paroles et Musique BT93. Monotitre 2025
Mélancolique chanson dans le magnifique décor du lac de Côme, une vidéo réalisée par Dinara Drukarova & BT93, annonçant un nouvel album. L’occasion d’évoquer le parcours de celui qui se fait appeler BT93.
Drôle d’histoire que celle de BT93 : Bernard Tanguy, polytechnicien, a travaillé en entreprise et créé la sienne en 1993, belle startup cotée dont il était le PDG, qu’il a revendue en 2002. Cette nouvelle chanson donne bien son esprit, rétif à l’esprit de l’entreprise libérale malgré sa réussite, critiquant son aberration, depuis la formation initiale jusqu’à la vie professionnelle. Ce qui me rappelle furieusement ce roman qui fut un succès en son temps, L’imprécateur, de René-Victor Pilhes en 1974, suivi d’un film. BT était trop jeune pour le lire à l’époque… Il faut dire que la situation ne s’est pas améliorée…
Attiré autant par la musique qu’il a pratiquée dès la fin de ses études au sein de groupes, que par le cinéma, il n’a pas hésité à laisser tomber « un vrai métier » pour vivre ses rêves… et combiner ses deux passions. Il est toujours temps, mais il y faut du cran. De 1987 à 1993 il a publié trois cassettes et un EP, des titres critiquant l’absurdité du monde du travail, qui par la grâce du confinement se sont retrouvés réédités en 2020 une fois remixées et mastérisées, sous la forme d’un onze titres mêlant chansons engagées, esthétique électro-vintage de vieux synthé mythiques, et « vrais » instruments et chœur.
En partant de cette Bronx generation « Ta tête de youppie égaré / Comme dans l’« bûcher des vanités »… » coproduite avec Frédéric Lo, jusqu’à La hiérarchie chie, écrite en 1993, en passant par Références, qui cite des business reviews apocalytiques « Après la mise au placard / Des outils scientifiques de planification et de gestion / La seule planche de salut pour les timoniers désorientés / Réside-t-elle / Dans l’application du slogan des pourfendeurs de rationalité ». Les noms des chansons, L’énarque, Chasseur de tête, Les nuits d’un ex-winner ou RV avec les ressources inhumaines donnent le ton de l’album.
En janvier 2023 il sort un nouvel album, BT2033, essentiellement consacré à sa passion du cinéma. Le verso de la pochette le voit se démultiplier sur l’esplanade bétonnée d’un quartier d’affaires. Au verso, toujours en costume cravate, il est transpercé de flèches tel un moderne Saint-Sébastien. L’étymologie du terme travail, tripalium, un instrument de torture, prend ici tout son sens.
Avec le titre BT93 il résume son parcours, du travail au cinéma – courts métrages, clips, film d’auteur avec Parenthèse – et du cinéma à la création musicale, en se moquant pas mal de ce qu’on peut lui dire, « Les banquiers flippent, sur la toile y’a ma voix » ; le titre suivant, musicalement comme visuellement sombre, cherche les rêveurs ou les frondeurs empêchés par le système, rigide et moraliste, qui tue l’inspiration. Mais « les altruistes / Ils sont là, ils sont prêts / Ils vont débarquer, irrésistibles utopistes ».
Au monde du cinéma, il s’attaque comme à celui de l’entreprise, avec un humour noir à la Gainsbourg : à la bureaucratie « Même un film fauché il faut l’faire agréer (…) J’tombe en syncope » ou au Boulet d’l'art et l’essai, y mêlant des chansons d’amour « pas un sentiment vague », jusqu’à celui de son ultime référence, Truffaut, peut-être sa plus belle déclaration d’amour François I miss you.
L’album est réalisé par la chanteuse autrice compositrice et productrice Sainte-Victoire, qui a à la base une formation classique, a laissé son clavecin pour de modernes synthé, mixant diverses époques et influences, de la pop à l’électro et au hip-hop. C’est elle la voix féminine sur Tu m’as aimé qui clôt l’album.
En parallèle, Bernard Tanguy est l’élément masculin du duo Hum Hum avec la chanteuse belge Sophie Verbeeck depuis 2018, ils ont réalisé un EP et deux albums, Traversant, 2021 et Le Prince des Cendres, 2024. Mais ceci est une autre histoire…

Commentaires récents