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Francesca Solleville au turbin, à l’Européen

par Chantal Bou-Hanna

C’est cet ancien music-hall de presque 140 ans que Francesca Solleville a choisi pour y fêter son 80e  anniversaire et la sortie de son nouveau CD. Dans cette belle architecture circulaire, une Francesca rayonnante, vêtue de noir,  arrive sur scène : déjà, les applaudissements n’en finissent plus. « Faut que j’y aille ! » nous dit-elle quand le calme revient, comme pour se donner du courage. Et elle commence avec la première chanson de sa longue  carrière, un texte d’Aragon : Un homme passe sous la fenêtre et chante. Coup d’envoi pour deux heures d’un plaisir inouï. Suit un très beau texte écrit pour elle par Anne Sylvestre, qui est parmi nous (Vingtième, Européen ou autre Limonaire, on la croise très souvent dans les salles parisiennes ; elle a cette grande qualité humaine de savoir écouter et applaudir les autres chanteurs), Passeuse, passerelle (« …Toujours de vous à elle / Et toujours d’elle à vous / Je me  voue / Et si à son tour elle veut me rester fidèle / Passeuse passe temps / Je chanterai longtemps »).
C’est Gilbert Laffaille qui suit et lui prête sa plume pour Chanter encore. Toujours très coquette, Francesca nous dit que ça va être difficile, que Gilbert lui a fait des mesures compliquées, du 5 /4 ou que sais-je, et, avant de se lancer dans cette nouvelle chanson, paniquée elle nous dit en ébouriffant ses cheveux d’un geste familier qu’on lui connait bien : « j’espère que Gilbert Laffaille n’est pas dans la salle ». Bien sûr que si, il est là !!! On le lui dit, elle feint de ne pas entendre en scrutant le public dans l’ombre. C’est une très belle réussite soulignée par Nathalie Fortin qui fait signe à Francesca que tout s’est bien passé. Francesca de surenchérir « Ah ! Nathalie est contente », à ce moment du fond de la salle surgit la voix forte très reconnaissable de Gilbert Laffaille « Moi aussi je suis content ! » Applaudissements dans le public et visage radieux de Francesca !
Puis à travers un très beau texte de Thomas Pitiot, La promesse à Nonna, notre belle Francesca chausse sa casquette de grand-mère, de cette Nonna qu’elle est ! Francesca a éduquée sa petite fille Lola à ses propres idées politiques dès le plus jeune âge de la vie fœtale et ce petit bout de fille a fait promesse à Nonna de toujours brandir haut et fort un poing serré. Belle promesse…
Suit 200 mètres (Mexico 1968, JM Brua), chanson ô combien de fois entendue, mais ce soir on a encore l’impression de la découvrir tant Francesca l’interprète avec une conviction et une énergie fabuleuses. Tonnerre d’applaudissements ;  Francesca à peine essoufflée nous chuchote « je ne vous ferai pas le 400m ». Rires complices du public.
Place à l’émotion, difficilement soutenable, Allain Leprest retrouve une fois de plus ce soir sa place par l’intermédiaire de Francesca (une chanson parmi de nombreuses, Francesca nous offre beaucoup de Leprest ce soir, dont Sarment : « il suffisait qu’on lui dise un mot, un seul pour qu’il nous écrive une chanson », nous rappelle-t-elle), une chanson dont il lui a fait cadeau en juillet de l’an dernier Des impairs pour un impair (« La langue bleuie les bras ballants / Pesant d’oubli, le cœur moins lourd / Trois p’tits tours autour d’un nœud coulant… / Priez pour les morts d’amour… ». Une émotion qui nous ramène vers ce terrible 15 août… « Allain m’a demandé de la chanter, alors je la chante » (ceci suite à des remarques de la part de certains spectateurs choqués lors de précédents spectacles, avait-elle expliqué lors d’une récente émission sur France Culture). Ainsi va la soirée, une allusion au père alcoolique dont Francesca nous confie avoir souffert. Sur scène ce texte écrit par François Morel, Papa (« Les ivrognes ça fait marrer / Quand on les voit à la télé / Tant mieux si toi ça te fait rire / Pardon moi ça me fait frémir… ») prend une dimension fabuleuse tant Francesca se l’approprie avec une sensibilité à fleur de peau et une souffrance qu’elle ne cherche pas à dissimuler.

Précastelli et Fortin (photos Chantal Bou-Hanna)

D’autres très belles chansons (accompagnées à la contrebasse par Olivier Moret et à l’accordéon par Bertrand Lemarchand) par d’autres non moins beaux auteurs, je ne veux pas en faire un catalogue, je relate simplement des faits ou des moments qui m’ont touchée dans la soirée.
Hélas tout a une fin, l’heure tourne, plus fatiguante pour Francesca que pour son public qui ne se lasse pas, un bis, un seul ! Francesca nous annonce que la chanson suivante serait bien faite sienne par le président actuel… La France de Ferrat !!! Avec, s’il vous plaît un piano à quatre mains, à savoir celles de Nathalie Fortin et celles de Michel Precastelli. L’interprétation est époustouflante ! S’en suit une belle standing ovation, qui ne s’arrête plus. Francesca reviendra saluer trois fois puis s’échappera non pas pour un repos bien mérité mais  dans le hall de ce beau théâtre pour la séance de dédicaces/discussions. Et je m’aperçois avec surprise que si son public a dans l’ensemble une moyenne d’âge un peu élevée, la relève est assurée par un autre public, beaucoup plus jeune, plutôt masculin, impression personnelle, qui se précipite pour acheter Un, deux voire trois cédés et se les faire dédicacer. Et là c’est fou de voir que cette belle Francesca aux yeux si bleus et si pétillants, qui pourrait être la Nonna de tout ce nouveau public, succombe encore avec une tendre complicité au  charme non dissimulé de  cette belle jeunesse conquise par cette  très grande dame.
Un dernier mot pour conclure ces quelques lignes : un immense Merci Francesca, nous t’aimons. Continue à passer ta vie sur tes cordes vocales, à y funambuler, pour notre plus grand plaisir, comme te l’écrit si bien Jean-Michel  Piton. Chante encore, chante encore…

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18 Réponses à Francesca Solleville au turbin, à l’Européen

  1. Cat 11 mars 2012 à 9 h 00 min

    Ah ! Que ça devait être de belles soirées ! J’imagine bien l’œil bleu qui frise et le sourire heureux de Francesca… ou son poing toujours brandi.
    C’est vraiment une belle humaine et elle a su s’entourer de beaux humains !
    Merci, Chantal, pour le récit et le partage de ces moments. Ça fait un peu moins regretter de ne pas avoir pu y assister…
    Cat

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  2. Danièle Sala 11 mars 2012 à 10 h 35 min

    Merci pour ce compte-rendu très complet . Fransesca n’a pas 80 ans, elle a 4 fois 20 ans d’énergie, de talent, de générosité et de belles idées à défendre dans son poing levé, même si ce sont des rêves, ils nous aident à tenir debout .

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  3. Chris Land 11 mars 2012 à 11 h 18 min

    Elle a aussi parfois 8 fois dix ans tant son regard est bouleversant de candeur, preuve d’une jeunesse éternelle. Ah qu’il est doux et atendrissant de croiser son regard… Elle nous « regaillardise ».
    Merci Chantal pour ce compte-rendu sensible et quasi exhaustif. J’ai partagé ces moment privilégiés et nous sommes nombreux à avoir le sentiment d’avoir assisté à un moment magique qui laissera une belle empreinte dans nos mémoires.
    Chris

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  4. Dominique 11 mars 2012 à 11 h 37 min

    Je regrette encore de na pas y être allé, grrrr
    bises et merci Chantal, et surtout merci à Francesca pour ses fabuleuses interprétations.

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  5. Jean-François Grandin 13 mars 2012 à 6 h 22 min

    Il est rassurant de savoir qu’il y a des plumes qui savent être narratives, et laisser ainsi la trace de ces moments, autant pour ceux qui avaient la chance d’y être que pour les autres. J’aurais voulu écrire mes émotions. J’aurais voulu dire que Francesca chantant « Sarments » me fait pleurer ; que personne n’a jamais mieux qu’elle chanté « Nuit et brouillard » qu’elle parvient à refaire neuve, encore et autrement ; qu’elle m’a scié avec « La Marine » ou « Ivre » (jamais elle vieillit ?) ; qu’elle sait faire du léger et du drôle et qu’elle sait éveiller la solidarité plus encore que la complicité. Enfin bon, ça m’a plu. Merci Chantal pour vos mots.

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  6. Dominique B. 19 mars 2012 à 8 h 34 min

    « Francesca Solleville au turbin » ?

    le terme « turbin » m’a interpellé.

    Définition:
    − Activité, travail souvent envisagé sous des aspects pénibles ou astreignants.
    − Occupation illicite, escroquerie.
    − de la prostitution. Racolage. Aller au turbin.

    Bon, la critique est facile… et ça m’a permis d’en apprendre plus sur ce terme.
    Dominique

    Réponse : Merci, Dominique, de ces précisions. Moi, j’envisage le « turbin » comme simplement le « boulot », sans l’aspect forcément contraignant et rébarbatif. Et c’est aussi un terme qui renvoie… à la chanson : « Le samedi soir après l’turbin L’ouvrier parisien » (Viens Poupoule). MK

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  7. Paula 23 mars 2012 à 10 h 43 min

    Ca fait 60 ans que Francesca a 20 ans !
    (un clin d’oeil à la chanson de Julos Beaucarne « ça fait 40 ans que j’ai 20 ans » )

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  8. Melocoton 31 mars 2012 à 9 h 48 min

    J’aurais tant aimé recevoir son dernier album, je suis certain qu’il est magnifique.
    J’avais souscris et envoyé mes vingt euros mais je l’attend toujours. J’aurai au moins appris à me méfier des opérations périlleuses cher EPM.

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  9. Dominique B. 9 avril 2012 à 16 h 55 min

    @ Melocoton ->