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Avignon Off 2016. C’est pas mon genre

« Sous la peau des filles » par Entre 2 caisses – spectacle musical – L’Arrache-Coeur
« Les hormones Simone » par Évasion – spectacle musical – Théâtre des Lucioles
« Les femmes savantes » par La Compagnie du Détour – spectacle théâtral – Théâtre des Lucioles

 

Ce lundi 25 juillet 2016, sans l’avoir consciemment programmé, je me suis retrouvé à aller voir trois spectacles qui parlent du genre féminin, chacun à leur façon très singulière. Aussi, devant ma page blanche, me suis-je dit que, comme il n’y a pas de hasard, mon article se devait d’évoquer la question sous cet angle-là.

Sous la peau des filles (photo Francis Verhnet)

Sous la peau des filles (photo Francis Verhnet)

Être ou ne pas être… femme ? Ainsi posée dans le célèbre Femmelette, cette question a donc également hanté toute ma journée avignonnaise. Et commencer par Entre 2 Caisses, qui s’instille sous la peau des filles, je peux vous assurer que ça vous met dans le bain, d’emblée ! De plus, quand on sait que c’est Juliette qui a mis en scène les quatre gaillards sur un répertoire quasi-exclusivement écrit par des femmes pour des femmes, on se doute bien qu’on ne fera pas dans le tiédasse. Mais, à défaut de douche froide sur un sujet qui eût pu s’avérer brûlant, je me dois de reconnaître que ceux-là se jettent à l’eau avec une délicatesse bien loin du choc thermique. Et la façon qu’ils ont de s’immiscer dans cette « mission à peau-cible » leur permet de s’y mixer, de s’y masser et de s’y tisser avec une sensibilité par nos sens habilitée.

Les préliminaires de leur parcours du con battant sont habités par la grande verve des Wriggles (avec Le goût des filles, seule entorse de masque à l’unité dans cette fille d’entente), laquelle glisse avec délices dans les cris trop lisses du Quartet Buccal (Depuis l’aube) et vient se ficher sans colifichet dans la prose (j’ai bien écrit LA prose) d’une Michèle Bernard qui sait toujours tricoter les mots pour le dire mieux que « cul-conque » (Sous la peau des filles, spécialement écrite pour l’occasion).

Vont ensuite s’entrelacer et s’enchaîner (sans gêner le moins du monde notre pudeur) chansons de corps de garde lestes (mais faites main au féminin, où l’on appelle un chat, un chat comme dans le réjouissif Fuck me tender de Lorette Vuillemard et Infidèle, mâle-poli comme une Gallet), bluettes métaphoriques (qui sonnent plus chastement, mais dont le double-sens apparaît d’autant plus pertinent, comme dans « Mon amie la rose », « Il venait d’avoir 18 ans » et « La pêche au bonheur »), histoires terribles sous des appâts rances de douces heures (Lettre à un rêveur sur le viol et Marta Ugarte se queda sur le meurtre d’une résistante chilienne sous la dictature de Pinochet) et délires et obsessions textuelles de celles qui ont vraiment fait évoluer les rimes féminines (Anne Sylvestre, Brigitte Fontaine et Juliette). Ma seule réserve sur ce répertoire-éventail de préoccupations yin concerne une série de 3 chansons qui se succèdent juste après le début évoqué plus haut : si elles racontent bien quelque chose de la féminité, Je me souviens (Mélissmell), L’escalier (Gina et Los Carayos) et Le bal des pompiers (Claire Diterzi) ne m’ont pas semblé à la hauteur du reste du florilège. Mais, bon… les coups et les douleurs, hein… Parce qu’il me faut bien avouer que les arrangements (tant vocaux qu’instrumentaux) sont originaux et sonnent d’enfer. La clarinette basse et l’accordéon de Dominique Bouchery, la contrebasse de Bruno Martins et la guitare, le dulcimer à marteaux et le cajòn de Gilles Raymond se marient à merveille à leur organe vocal, auquel s’entremêle avec volupté celui de Jean-Michel Mouron. Le son est plein, puissant ou délicat selon les ambiances choisies, et assoit avec autorité des choix manifestement assumés. La pâte de Juliette est bel et bien présente et les intermèdes sont souvent réjouissants.

« Que de bons ingrédients », me direz-vous. « Certes », vous répondrais-je. Pour autant, même si j’ai passé un excellent moment, je ne suis pas plus emballé que ça par la proposition. Il me manque un petit quelque chose, une pointe d’une épice que je pressens mais ne saurais, pour l’heure, nommer. On voit bien l’idée. On sent bien que quelque chose se passe. Mais, peut-être queue, à force d’être entre 2 caisses, le double-messieurs fut trop (en)tendu : si ce match de tenaces a pu réveiller ma flemme matinale, il n’a pas su complètement ranimer la flamme qui brûle en moi, mais qui n’a fait là que vaciller.

Les hormones, Simone (photo Géraldine Maurin)

Les hormones, Simone (photo Géraldine Maurin)

Je m’arrachai donc de l’Arrache-Cœur, sans trop de regrets, pour traverser la fournaise avignonnaise, en direction des lumières du Théâtre des Lucioles. En amateur éclairé, je ne pouvais ignorer que j’allais sauter mon déjeuner pour assister au spectacle Les hormones Simone sur le répertoire exclusif d’Anne Sylvestre. Mais, quelle Évasion ! Femmes, je vous aime ! Serait-ce parce que, au fond, j’en suis une ? Je n’irai pas jusque-là, car je sais bien que je suis un mec, un (demi)dur (ou semi-mou selon que l’on estime le vers à moitié plein ou à moitié vide), un tatoué (même si ça ne se voit pas… car de l’intérieur). Et pourtant, si c’est pas mon genre, je dois bien reconnaître que certains aspects de la féminitude me caressent le poil dans le bon sens. Mais, le problème est plus épileux qu’il n’y paraît. Si je ne regrette en aucun en-cas les nourritures terrestres dont je me suis volontairement privé ce midi-là, c’est parce que je me suis rempli la pensée, par la grâce des textes d’Anne Sylvestre. Garde forestière de la chanson de flamme, l’incendiaire du pré carré VIP (prononcer vieilles pies) est ici formidablement servie par ses cinq « filles spirituelles » d’Évasion qui, une fois encore, ont su réjouir mes écoutilles : voix lactées remarquables, alternant ambiances tendres, drôles, tragiques et mutines, une nouvelle fois sous la direction artistique de Pascal Berne, avec qui elles ont concocté les arrangements (toujours subtils). Et, pour la première fois, elles sont (fort délicatement) mises en scène par l’un de leurs compères de Vocal 26, Hervé Peyrard, scénographie et création lumière étant, une fois encore (et on ne le regrette pas !) confiées aux bons soins de Julie Berthon et le son (nickel) au patron, Daniel Gasquet. Parées, dès le départ, de robes de mariées correspondant peu ou prou au caractère de chacune, Anne-Marie, Gwen, Laurence, Soraya et Talia vont harmonieusement nous balader durant 75 minutes, qui vont passer à la vitesse de l’ouverture d’une fermeture-éclair. Sous le haut-matronage de la grande Anne (elle va adorer ça, si ce papier a le malheur de lui tomber sous les yeux !), elles nous livrent avec humour ou avec douceur (mais, toujours avec aisance) des chansons qui les délivrent du carcan matrimonial d’antan pour leur permettre de devenir des femmes résolument modernes. Elles incarnent des personnalités qui assument leurs singularités : épousant les revendications de l’autrice, elles lui rendent « femmage », en chantant soixante ans d’une lutte qui aura largement dépassé la question du genre pour épouser une vision tellement plus large de l’humanité. Et, si elles finissent « langues de putes », c’est parce qu’elles ont pu déborder les frontières d’une bienséance de façade pour pouvoir devenir « elles-m’aiment ».

Les femmes savantes (photo DR)

Les femmes savantes (photo DR)

Ravi, mais non encore repu de beauté, en sortant de ce plantureux spectacle, je m’accordai alors un répit nécessaire dans la cour du Village du Off, sous la forme d’une sieste réparatrice bienvenue. Une fois reposé, me voilà reparti sous le cagnard provençal, en direction des Lucioles, afin d’aller quand même voir un peu de théâtre (car il n’y a pas que la chanson, dans la vie !). Comme Avignon est l’un des endroits au monde où le bouche-à-oreille est plus important que tout autre moyen de communication, mon choix s’était porté, depuis quelques jours déjà, sur Les Femmes Savantes (de Molière, bien entendu), dans une mise en scène d’Agnès Larroque pour la Compagnie du Détour. Le parti-pris est de faire jouer la dizaine de personnages de la pièce initiale par cinq comédiennes (qui, de ce fait, assument donc également les figures masculines imaginées par « Jean-Bapte »). Et me voilà donc rattrapé, en cette journée particulière, par la question du genre ! C’est quand même dingue, non ?

Mais, bon… foin de ce vain questionnement, pour aller droit au but. Revisiter ainsi Molière est un pur délice. Sur scène, Adeline Benamara, Irène Chauve, Frédérique Moreau De Bellaing, Valérie Larroque et Laure Seguette s’en donnent à cœur joie, n’oubliant jamais, au passage, de ne pas rater les personnages masculins qu’elles incarnent, avec une loufoquerie et un décalage jouissifs, pour le public très varié qui marche à donf dans la proposition. Contrairement à la grande majorité des spectacles avignonnais, il y a ici beaucoup plus de jeunes que je n’aie pu en voir ailleurs. Et c’est réjouissant de constater que, du coup, la salle réagit différemment que lorsque elle est quasi-exclusivement composée d’amateurs chenus. Mais, le plus beau de l’histoire est de constater que le régisseur-plateau (Christophe Noël interprétant « Jean-Bapte »), seul homme véritablement présent sur scène, est au service inconditionnel de ces dames. Et ce renversement des rôles n’est pas la moindre réjouissance de ce spectacle iconoclaste, certes, mais qui nous permet d’entendre la langue de Molière de fort belle façon. C’est ainsi que je terminai ma journée, avant d’attaquer une soirée qui allait enfoncer le clou. Mais, ceci est une autre histoire que je vous conterai vraisemblablement un peu plus tard…

 

Aller voir un spectacle, le matin, où quatre mecs chantent des trucs de meufs. Puis, à midi, un autre où cinq femmes incantent les préoccupations d’une femme, devenue une figure de proue féminine. Pour terminer mon après-midi par un spectacle où tous ces questionnements sur les rapports homme/femme volent en éclat sous les coups de boutoir réitérés d’un Molière boosté par l’énergie débordante de comédiennes survoltées, c’est quand même curieux, ne trouvez-vous pas ? J’avoue avoir été quelque peu bousculé par ces réflexions trans-genres qui m’ont assailli tout au long de cette journée particulière. Pour en arriver à quoi ? Ben… à l’idée que se cantonner dans un genre est, en fait, un très mauvais calcul. Car se donner un genre, c’est juste un truc de comédien pour sauver la face et la façade. Et parce que femme ou homme, yin ou yang, le seul genre qui vaille véritablement est le genre humain.

 

Le site d’Entre 2 Caisses, c’est ici ; ce que NosEnchanteurs a déjà dit d’eux, c’est là. Le site d’Évasion, c’est ici ; ce que NosEnchanteurs a déjà dit d’elles, c’est là. Le site de la Compagnie du détour, c’est ici. L’Arrache-Coeur, 13 rue du 56ème R.I. Porte Limbert – Tous les jours à 10H30 jusqu’au 30 juillet inclus – Réservations au 04 86 81 76 97 ; Théâtre des Lucioles, 10 rue du Rempart Saint-Lazare – Tous les jours à 12H15 (Évasion) et à 17H (Cie du Détour) jusqu’au 30 juillet inclus – Réservations au 04 90 14 05 51

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Une réponse à Avignon Off 2016. C’est pas mon genre

  1. jean paul brenelin 27 juillet 2016 à 23 h 43 min

    ça donne en vie!

    Répondre

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