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Livre, disques, coffret, scène : tout Lavilliers (ou presque)

IMG-3374b,medium_large.1506963954Y a-t-il encore un pilote dans l’entreprise Lavilliers ? En cette fin d’année 2018, la communication faite autour du chanteur peut sembler schizophrène. Notre Nanar en a tant et tant raconté, ces quarante dernières années, que notre religion était faite. Celle du surhomme aventurier ayant le don d’ubiquité, capable en simultané de lutter contre la dictature au Brésil (pas la nouvelle mais celle, militaire, des années soixante !) et de devenir tourneur dans une fabrique d’armes, acteur et chanteur à Saint-Etienne, d’être enfermé dans des QHS qui n’existent pas encore, d’être boxeur pour rupins, gangster du côté de la Canebière, de tout faire. Les Fatals Picards l’ont chanté bien mieux que moi.

On ne peut donc être surpris de la nouvelle biographie officielle de Lavilliers, publiée récemment (copyright ©2018 Universal Music France), sur le site d’Universal sous la plume de Benjamin D’Alguerre : là, c’est encore toute la légende de Bernard Lavilliers qui s’y étale, dans ses pires clichés et plus encore, tant que ça prête à rire.

5bf6915163806On le sera par contre de cette autre biographie, imprimée en guise de livret de ce coffret de 14 albums originaux sorti en décembre 2018. Car, hors des disques que peu ou prou nous connaissons tous, que nous apprécions, c’est bien ce livret qui retiendra notre intérêt. Cette bio-là est comme l’anti-biographie de Lavilliers. Où la légende, désormais inutile et aux secrets éventés, s’efface enfin pour laisser place à l’artiste, au grand artiste qu’est Lavilliers, qui, à 72 ans, n’a plus besoin de farder la réalité, de s’inventer des vies, pour désormais exister. Plus de Brésil, plus de maison de correction, de boxe pro et de prisons qui de toute façon n’ont jamais existé. Plus de pègre à Marseille, de QHS à Metz, plus rien, plus d’artifice, plus de béquille. Rien que la dignité d’un artiste de premier plan à l’œuvre importante, gigantesque.

Schizophrénie, donc, comme si Lavilliers et son entourage hésitaient encore entre la légende et le réel et, incapables de choisir, laissaient cohabiter les deux, dans la plus parfaite dissonance. Ou plutôt comme si deux directions, deux clans s’opposaient, deux logiques s’affrontaient, tirant l’une dans un sens l’une dans l’autre. Les orthodoxes pour qui la fantaisiste légende doit toujours tenir lieu de dogme. Et les modernes qui se débarrassent de ces encombrants et ridicules oripeaux. Le livret tiré du coffret étant maquetté par Sophie Chevallier, l’épouse de Bernard Lavilliers, on s’imagine que celle-ci n’est pas étrangère à cette intelligente mutation.

Dois-je dire qu’à la lecture de ce livret, je découvre des informations que je ne connaissais que par la lecture du livre Les vies liées de Lavilliers… (1)

A bien y regarder, même cette non-intégrale qu’est ce coffret de 14 disques originaux, peut aussi être une information en soi. 14 disques sur… 21 ! 14 parce que les coffrets à prix économique édités par Universal comportent tous 14 disques : il a donc fallu faire un choix. Exit les deux premiers de 1968 et de 1972 ! Exit aussi, et c’est plus étonnant, le magnifique Etat d’urgence (1982, cet album contient le fameux Idées noires, chanté en duo avec Nicoletta), Tout est permis rien n’est possible (1984), Solo (1991), Clair-Obscur (1997), Samedi soir à Beyrouth (2007). Notons que Etat d’urgence et Samedi soir à Beyrouth rassemblent tous deux nombre de ressemblances caractérisées (c’est le terme qui prévaut à la Sacem pour désigner des plagiats), voire de contrefaçons comme l’est Saignée (dans l’album Etat d’urgence).

CE LIVRE COMME UNE DETTE… Son nouveau livre paru en septembre 2018, Je n’ai pas une minute à perdre, je vis est un (très beau) recueil d’une centaine de ses chansons, choisies par lui, accompagnées de photos. Des chansons incontournables de toutes sensibilités écrites entre 1970 et aujourd’hui. « A travers les mots de Bernard Lavilliers, on voyage dans le paysage poétique qui a nourri son imaginaire, celui de Cendrars, Prévert, Aragon, Apollinaire, Villon, Vian, Verlaine, Rimbaud » lit-on sur le prière d’insérer. Outre le fait qu’il succède aux deux tomes de ses textes de chansons publiés précédemment chez Christian-Pirot éditeur et désormais introuvables (la collection comme la maison d’édition se sont arrêtées au décès de Pirot), il se veut réparer une promesse non tenue par Lavilliers au Cherche-Midi. Lavilliers avait donné son accord pour un livre de mémoire dans la collection Autoportraits imprévus chez cet éditeur. Le titre ? Bernard Lavilliers par lui-même, réalisé en collaboration avec un journaliste-écrivain et biographe de renom. Après la sortie du livre Les vies liées de Lavilliers, nous allions enfin connaître sa version, son autobiographie. Mais après une première rencontre avec le journaliste pressenti, la seconde ne se fera jamais : Lavilliers sèche le rendez-vous. Il ne veut pas travailler avec lui. Mais une promesse est une dette, et Lavilliers s’en acquitte des années plus tard auprès de l’éditeur en lui confiant sa sélection de texte, que le directeur de collection Jean-Pierre Liégeois préface.

CE LIVRE COMME UNE DETTE…
Son nouveau livre paru en septembre 2018, Je n’ai pas une minute à perdre, je vis est un (très beau) recueil d’une petite centaine de ses chansons, choisies par lui, accompagnées de photos. Des chansons incontournables de toutes sensibilités écrites entre 1970 et aujourd’hui. « A travers les mots de Bernard Lavilliers, on voyage dans le paysage poétique qui a nourri son imaginaire, celui de Cendrars, Prévert, Aragon, Apollinaire, Villon, Vian, Verlaine, Rimbaud » lit-on sur le prière d’insérer. Outre le fait qu’il succède aux deux tomes de ses textes de chansons publiés précédemment chez Christian-Pirot éditeur et désormais introuvables (la collection comme la maison d’édition se sont arrêtées au décès de Pirot), il se veut réparer une promesse non tenue par Lavilliers au Cherche-Midi. Lavilliers avait donné son accord pour un livre de mémoire dans la collection Autoportraits imprévus chez cet éditeur. Le titre ? Bernard Lavilliers par lui-même, réalisé en collaboration avec un journaliste-écrivain et biographe de renom. Après la sortie du livre Les vies liées de Lavilliers (en 2010 chez Flammarion), nous allions enfin connaître sa version, son autobiographie. Mais après une première rencontre avec le journaliste pressenti, la seconde ne se fera jamais : Lavilliers sèche le rendez-vous. Il ne veut pas travailler avec lui. Mais une promesse est une dette, et Lavilliers s’en acquitte des années plus tard auprès de l’éditeur en lui confiant sa sélection de texte. Michel Kemper

En septembre dernier était sorti un livre, Je n’ai pas une minute à perdre je vis, au Cherche-Midi éditeur. En fait un recueil de paroles de chansons mises en pages et en typographie par Sophie Chevallier. Elégant et beau livre, au moins rare sinon unique dans le milieu de la chanson. « Ceci n’est pas un livre. C’est-à-dire que ce n’est en rien un livre ordinaire. C’est un ouvrage en abyme : derrière les mots nus, les vibrations de la poésie : au surplomb de la lave poétique, la fureur de la musique ; aux racines de la musique, les soubresauts de la vie… » comme l’écrit Jean-Paul Liégeois dans sa préface. Avec la reprise de seulement 91 chansons (Les couteaux de la ville et La malédiction du voyageur parus chez Christian-Pirot en 2004 en rassemblaient, eux, 179 !), ce n’est qu’un rapide et très partiel survol de l’œuvre de Lavilliers. Mais là n’était sans doute pas l’objet de ce livre. Outre de s’acquitter d’une dette (lire ci-contre), il met en lumière le travail de Sophie Chevallier-Lavilliers comme graphiste : « Elle avait déjà fait des affiches avec des proverbes, et j’avais trouvé ça super beau. Je me suis dit : pourquoi pas des affiches avec mes textes dans un bouquin ? Je trouvais que c’était une bonne idée, car la plupart du temps, l’éditeur n’en a rien à foutre de la mise en page. C’est un mélange entre son talent et le mien, et ça permet de voir, chronologiquement, comment mon écriture évolue. »
Michel Kemper

 

Bernard Lavilliers, Je n’ai pas une minute à perdre je vis, Cherche-Midi 2018, 25 euros ; 14 albums originaux, coffret Barclay/Universal 2018 (prix indicatif 42,99 euros)

(1) Michel Kemper, Les vies liées de Lavilliers, Flammarion 2010.

Photos de Bernard Lavilliers par Vincent Capraro, c’est ici. Ce que NosEnchanteurs a déjà dit de Bernard Lavilliers, c’est ici. Et des Vies liées de Lavilliers, c’est là.

 Un soir d’automne 2018,  Halle de Martigues

Les grandes salles où l’on voit l’artiste comme un petit poucet, même au premier rang d’un balcon au prix maximum – la Halle de Martigues occupe 9500 m2 et peut recevoir jusqu’à 9000 spectateurs –  et sans même un écran grossissant permettant de voir ses expressions, je vous l’ai déjà dit, ce n’est pas ma tasse de thé.
Mais quand la tournée des cinquante ans de carrière passe non loin de chez vous, près de s’achever, on ne peut que se précipiter. Cinquante ans…Lavilliers refuse toujours ce décompte. Pour lui, la vie a commencé une fois qu’il a eu bâti sa légende, et gagné sa vie avec son art, il ne se reconnaît pas dans ce jeune homme un peu engoncé au répertoire très rive-gauche de ses vingt ans. Son mentor Léo Ferré, il ne l’assume que glorieux, engagé, anarchiste. Incarnant la pensée d’Aragon : « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? » .
C’est donc quarante ans d’aventures et d’engagement qu’il a choisi de  nous donner dans cette tournée achevée fin 2018.

Il y reste le militant anarchiste plutôt radical qu’il se revendique, le « chanteur des causes perdues sur des rythmes tropicaux » – nom de son album de 2010 dont il donnera L’exilé : « Capitale douceur Paris je dormais dans tes bras / Capitale violence aussi je n’te reconnais pas (…) Plus rester, plus partir, plus rêver, en finir / Naufragé solitaire exilé volontaire  ». Celui qui parle, chante, pour ceux qui n’ont rien, travaillent ou chôment, perdant jusqu’à leur dernière dignité, leurs Mains d’or, et s’en prennent plein la gueule sans oser rien dire.

Veine qu’il a continué à travailler dans son dernier album, mais sur des rythmes plus sombres, avec une vision plus politique, mais aussi poétique, dénonçant les absurdités du monde capitaliste qui détruit les hommes, Bon pour la casse, vide les villes, Charleroi comme Saint-Etienne, «J’ai l’impression qu’elle raccourcit », Paris la grise : « un refrain d’avant / Qui n’existe plus que dans les vieux films / Quand le paradis avait des enfants » et repousse les hommes « Et la mer engloutit, dans un rouleau d’écume, mon chant et puis ma voix » (Croisières méditerranéennes).
Déjà, il y a quatorze ans, il nous dressait un Etat des lieux que les politiques s’entêtent à ignorer : « Je vois des océans couleur d’encre / Je vois des poissons irradiés / Je vois des canicules hallucinantes / Toutes ces villes inondées ». Et c’est à nous qu’il s’adresse aussi par la voix de Nâzım Hikmet (Scorpion): « Quand le bourreau lève son bâton / Tu te hâtes de rentrer dans le troupeau / Et tu vas a l’abattoir / En courant presque fier ».

Lavilliers huma 2018 webNoir et blanc parle d’apartheid jusqu’à la mort, c’est aussi la chanson dont on reprend avec ferveur, dans un moment de grâce, les plus beaux mots qu’on ait pu écrire sur la musique et les humains : « La musique a parfois des accords majeurs / Qui font rire les enfants mais pas les dictateurs / De n´importe quel pays, de n´importe quelle couleur / La musique est un cri qui vient de l’intérieur. » 

Seule reprise des années 70, Les aventures extraordinaires d’un billet de banque, dit plutôt que chanté est une scène de film entre Lautner et Boris Vian où les voyous auraient  des prétentions à renverser l’ordre du monde « Je suis le pouvoir d’achat / Je suis celui qui décomplexe / Je suis le dernier réflexe / Qu’on n’est pas près d’oublier » .

Finalement assez peu de chansons de sentiments personnels dans le parcours de Lavilliers : le manque d’amour donne des Idées noires à la femme qui hurle « J’veux m’enfuir, tu ne penses qu’à toi / J’veux m’enfuir, tout seul tu finiras ». Et la solitude sauvage du héros qui se dit du Clan Mongol, une chanson atypique de 1983 (l’album oublié, Etat d’urgence) fait peur : «Es-tu prêt à mourir demain ?/ Es-tu prêt à partir si vite ? »

A plus de 70 ans Lavilliers n’a rien perdu de sa prestance et de sa rage, et sa voix, grave, douce et chaleureuse, entraîne la foule presque aussi déchaînée que lui. Ses six musiciens, en formation rock complète, claviers, guitares, basse, batterie et violoncelle enrichis de cuivres s’en donnent tellement que l’on oublie vite la perfection d’un enregistrement studio pour l’émotion du  direct, du rock dur de Traffic, ou mélodique d’On the road again, au flamenco des Mains d’or , de la Salsa au Reggae de Stand the Ghetto des années 80
Lavilliers, conscient de la distance des spectateurs, fera un tour dans le public, tout en haut des dernières marches,  tout en nous chantant sa Muse cuivrée qu’il suivra s’il le faut jusqu’en Afrique .
Et pour nous consoler de l’éloignement, nous avons les jeux de lumière, véritable festival de formes et de couleurs.

Les chansons récentes qui sont déjà devenues des classiques sont jouées en alternance avec les anciennes, la décennie des années 90 étant absente. Cinq minutes au Paradis sera pratiquement chanté en entier, depuis cette dévorante Gloire de Pierre Seghers qui ouvre le concert : « Va de l’équateur aux tropiques / Arracher le bonheur des yeux / Va mon fils, bâtis, civilise / Et puis meurs comme à Épinal », jusqu’à l’Espoir qui le fermera – sans Jeanne Cherhal qui lui a tant apporté, mais avec une ferveur entière, seul à la guitare. La foule fait silence, dans un grand soleil d’émotion. 
Catherine Laugier
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