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Jérôme Minière, le débroussailleur

Jérôme Minière (photo DanPopa)

Jérôme Minière (photo DanPopa)

Voici un disque qui risque d’éveiller quelques souvenirs chez les quinquas. Rappelez-vous, dans les années 90, une bande de francs-tireurs avait décidé de faire du rock en France autrement. Un label les regroupait fièrement : Lithium. En tête de proue, celui qui est devenu un maître de la chanson française : Dominique A. Dans son sillage, des artistes comme Françoiz Breut et Bertrand Betsch, ou des groupes comme Diabologum, Holden ou Mendelson… Que du beau monde, à haute exigence artistique et à popularité plus aléatoire. Parmi eux également, Jérôme Minière, avec son ambitieux double album La nuit éclaire le jour qui suit (un CD de chansons, un Cd d’instrumentaux) enregistré at home.

Il faut bien admettre que l’homme avait disparu de nos écrans radar depuis cette époque. C’est que Jérôme Minière est parti vivre à Montréal en 1995, où il a continué à sortir régulièrement des albums là-bas, sous son nom ou avec son projet électro Herri Kopter. Disques qui lui ont valu d’être plusieurs fois récompensé aux Félix (leur Victoire de la musique à eux !), mais qui n’ont que rarement eu l’occasion de franchir l’Atlantique.

C’est donc avec curiosité que nous avons découvert son nouvel album, intitulé Une clairière. Un disque d’un artiste resté rétif aux sirènes commerciales, aux allures expérimentales, fait à la fois de chansons et de spoken word sur fond musical électro, collages audacieux mêlant machines, piano, flûte ou orgue, où les beats entêtants sont au service d’une poésie brute.

La clairière évoquée dans le titre se situe dans la forêt numérique qu’est devenu notre monde. « Avant tout ça, j’aimais quand on se regardait pour de vrai. Ça faisait du bien quand on donnait du temps plutôt que des données ». A la faveur d’une panne d’électricité, les retrouvailles auront lieu autour de la flamme gracile d’une bougie. « Une famille humaine, qui l’eut cru il y a quelques minutes ». Cette déshumanisation est au cœur de l’album, entre nostalgie et désillusion, entre constat impitoyable et lueur d’espoir. « J’espère que je ne te fais pas la morale, tu sais, je n’en sais pas plus toi », avertit d’emblée le chanteur, « Je raconte juste ce que je vois ».

a3740470712_10Et ce qu’il voit, ce sont les travers de notre époque connectée : « des écrans qui nous laissent sans refuge, des micromoments de gloire, un message raciste sur un mur soudain devenu triste »… Et cette conclusion implacable : « la vérité est une espèce menacée » ! Ce sont les faux-semblants, les leurres destinés à nous masquer l’essentiel, à éviter que nous réalisions que « derrière la façade, sans doute des déserts en cascades ». Ce sont ces images parfaites, qui nous façonnent un beau vide : « Et pas un mot de trop, le vide en vidéo. Rien de laid sur un visage. Rien qui fasse tache. Rien qui lasse. Rien qui dépasse ». Et pourtant, dans ce monde qui va trop vite pour tout, tout le temps, « la beauté, ça n’a pas changé, ça prend toujours l’éternité ».

Que faire alors ? A part s’évader dans le rêve, en partance pour la lune, après « avoir pris le vaisseau de la nuit » ? A part être réduit à « apprivoiser la mélancolie de la fin de l’été » ? L’album s’achève pourtant sur une note d’espoir, un crédo pour l’avenir : « Mais j’ai toujours l’appétit de ce qui est juste, le goût de ce qui est vaste ».

Une clairière est un album qui se mérite. Qui bat le chaud et le froid constamment. Dont les arrangements vont de la luxuriance de cordes à la sécheresse de séquenceurs. Ainsi, un morceau comme Cascades s’avère être une chanson pop lumineuse immédiatement accessible, malgré la noirceur du texte. Alors que La Beauté, du haut de ses 9 minutes magistrales de rythmes électro hypnotiques et de texte répétitif, ne s’offre qu’à ceux qui acceptent de s’y abandonner. Mais pouvait-on logiquement attendre autre chose d’un artiste dont le propos est de pourfendre la superficialité de notre époque ?

 

Jérôme Minière, Une clairière, Objet Disque, 2019. La page facebook de Jérôme Minière, c’est ici.

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