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Le cabaret électro-rétro d’Agnès Bihl

p163879_1Ce sixième album de Bihl n’est pas précisément un disque « hors série » même s’il tranche singulièrement des précédents. C’est un spectacle dont voici pour l’heure la version discographique. Agnès Bihl y jette un œil dans le rétro. Pas que l’œil d’ailleurs, tout le corps s’y plonge, la dame n’ayant jamais fait les choses à moitié. À croire qu’elle va chercher loin les fondamentaux de son art, de son engagement.

Le patrimoine chanson est tel qu’on peut y trouver facilement ce qui nous ressemble, qui nous a précédé, dont elle est sinon l’héritière au moins un peu la persistance ou l’écho dans le temps. Ce n’est pas pour rien qu’Agnès Bihl, chanteuse « de caractère » comme on dit désormais à Barjac, entame ce disque par Fille d’ouvriers, de Jules Jouy, le prince des chansonniers : « À quinze ans ça rentre à l’usine / Sans éventail / Du matin au soir ça turbine / Chair à travail / Fleur des fortifs ça s’étiole / Quand c’est girond / Dans un guet-apens ça se viole : / Chair à patrons ! » Du rétro-populo, du vécu d’alors pas si différent de maintenant ! L’avant-Jaurès ressemble à s’y méprendre à l’après-Macron.

Sur ce disque, donc, du rétro de 1870 aux années cinquante et, me croirez-vous, même pas Mon amant de Saint-Jean. Du passé on peut ne tirer que des histoires de cœur, histoire de piller les économies de mamie. On peut aussi réveiller les consciences, chanter la condition sociale, réamorcer le politique.

On connaissait cette chanson de Jouy reprise par Michèle Bernard, comme d’ailleurs cet effroyable mais réaliste résumé de la vie qu’est Les cinq étages* (de Pierre-Jean de Béranger) : la différence d’interprétation entre la Bernard (très gouailleuse) et la Bihl tient à ce projet de « cabaret électro-rétro » mise en scène par le Yanowski du Cirque des Mirages : « modernes et épurés, les arrangements permettent d’emprunter à toute une imagerie divinement décadente sans jamais basculer dans le passéisme. » Du vieux on fait presque du neuf, la crise a la vertu d’un anti-rides.

De crise de nerf aussi, c’est dire si elle peut se réjouir de la mort de son mec, qui la battait : « Ohé les copains / Je suis toute seule / Je r’verrais plus sa gueule / Il est mort ce matin ! » Côté violence conjugale et condition de la femme, voyez, oyez là encore toute le différence !

De Jean Villard Gilles, elle reprend Dollar : actuel vous dis-je, même si ce fut écrit en 1932, lors d’une précédente crise d’avant les subprime : toujours la même histoire. La marche de l’ultra-libéralisme s’inquiète peu de l’Histoire des crises, tant qu’il peut prospérer plus encore dessus.

La vie qu’on subit, parfois stupéfiante quand on se pique à la naphtaline, militante quand on se pique à la chose publique, c’est pas particulièrement la vie en rose. Où alors en rosse. Que Bihl et Yanowski en fassent cabaret est réjouissant : on ira pour s’informer de la vie, celle qui fout l’camp. De ce cabaret ainsi promisse dégag