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Nicolas Paugam, le jardinier défricheur

Nicolas Paugam ©Fred Boyer

Nicolas Paugam Photos ©Fred Boyer

Nous n’avions pas eu le loisir de parler de Nicolas Paugam, et il est bien difficile d’évoquer en un seul article bientôt trente ans d’une carrière bien remplie quoique souterraine (dont nous détaillerons surtout les dix dernières !) Mais sans lui NosEnchanteurs serait-il complet ?

D’une enfance soixante-huitarde, il a gardé le goût de la France profonde, un massif ô combien massif, ô combien central, et nous regarde, détaché dans le désordre ordonné de sa ferme ardéchoise qu’il restaure pierre à pierre, où d’aucuns pourraient voir un ranch retranché.
Cette lenteur de Nico le jardinier se mute vite en énergie débridée, une pépite que je vous incite vivement à découvrir. 
Une énergie qu’il déploie  dans ses créations artistiques, du dessin (illustrations et collages de ses premiers albums) à la musique, du rock surtout en anglais (Da Capo) au jazz, manouche (dans les deux cas avec son frère Alexandre, les Frères Paugam à meustaches) ou pas (du Tamanoir de mes rêves, vrai jazz parfois vocalisé, aux  décoiffantes Musiques intranquilles en 2011), du Brasil et plus largement tropicalisme à la chanson française, ou même à l’électropop, avec une grande admiration pour Ryuichi Sakamoto, ce qui ne peut que nous le rendre sympathique. Et toujours le goût de l’oxymore, les Douces barbaries de 2011, déjà chansons. 
Une voix qui fait penser à celle de Robert Wyatt, qu’on identifie dès qu’on en a fait connaissance, haute et voilée tout à la fois et n’hésitant pas à dériver en limites, c’est sans doute sa caractéristique première : Nicolas Paugam ne s’interdit rien et ne s’enferme dans aucun style, et serait passionnant sujet d’études tant dans les écoles ou universités que dans des émissions culturelles qui pourraient ouvrir les oreilles des auditeurs amusiquées par les médias commerciaux.
Tout au plus pourrait-on le situer dans la lignée des Vassiliu, Cristiani, Nino Ferrer, Philippe Katerine… ou encore Higelin, Brigitte Fontaine pour ne parler que des francophones que je connais un peu moins mal que les autres. Pour ce qui est des textes la comparaison est encore moins raisonnable, les sujets choisis étant aussi hardis que la façon d’en parler, et l’esprit qui les anime bondissant, voire faisant la navette (voir plus loin). 

PAUGAM 2014 Aqua mostlae 500x500Difficile donc de compter les albums déjà réalisés par Paugam, même en solo. Disons que la chanson débute avec ses Barbaries, grimpe au Col du Galibier (2013) en douceur sur des rythmes tropicaux, poursuit avec Aqua Mostlae (2014) qui reprend plusieurs titres précédents et est remarqué par Télérama. Écouter J’ai connu une colombe, superbe fresque poétique évoquant l’internement d’un soldat cassé par la guerre, et une rencontre avec son alter ego féminin, la colombe. 

PAUGAM 2015 Mon agitation 500x500En 2015  paraît Mon agitation, jazz rock, un grand plaisir musical. Engagé, contre les a priori sexuels, « Ou tu prends ta liberté, ou je te jette mes livres de libre-pensée » (Les p’tits contagieux) ou racistes avec le thème de l’Identité (La vie, c’est bien trop compliqué), ce sont de superbes morceaux qui s’étirent en impro jazz. Ou dénoncent en douce ballade l’absurdité d’un monde où dessiner peut tuer (Saugrenus, saugrenus), toujours avec des textes décalés, à niveaux multiples. Un album qui nous emmène en voyages exotiques et sensuels, fantasmes ou souvenirs, sur des chevaux de Przewalski… même s’il déjoue nos propres fantasmes (Si tu vas à San Francisco)… 

Paugam 2017 Boustrophédon 500x500Le suivant porte un nom que vous n’avez jamais lu, mais qui a un sens et même deux : Boustrophédon (2017) est le nom d’une « Écriture ancienne dont les lignes allaient sans interruption de gauche à droite, puis de droite à gauche » (Le Robert). Une navette en somme, telle le bœuf traçant son sillon en labourant un champ. Sur des sonorités pop, Paugam y va de sa propre naissance, accouchement naturel ambiance 70′ – La lumière est immense : « C’est un poisson que l’on sort du bocal » à la mort de victimes innocentes, Le dortoir du bon dieu, qui évoque les attentats du 13 novembre ; en passant par la sensualité d’ Exalem, les divagations pâtissières de Mon chou, et la reprise d’En pantalon qui va bien, 2011, où tel chasseur de lion qui chasse sera  chassé « alors le lion nous a mangés tout doucement sans se presser »… 

PAUGAM 2019 Le ventre et l'estomac 500x500Le Ventre et l’estomac (2019) donne pour la première fois la parole aux femmes, « Elle voulait du sublime, que du chef d’œuvre, du Scriabine » ou « Le grand satyre n’est qu’un fantôme d’amant » (Le chasseur blanc a bien vieilli…). Mais aussi à l’homme qui dort dehors et vit en toute simplicité (Tenir debout).
Comme d’habitude, les engagements se cachent sous l’humour et la poésie teintée d’absurde : satire des banquiers « saleté d’écureuil si je t’attrape, je te massacre ! » en cherchant la cause capillaire, sur un rythme allègre, d’un énorme découvert « Les uns sont chauves et même barbus / D’autres sont barbus sans être chauves » ;  Il fallait fuir remet en cause le statut de l’artiste, et Rendez-vous au sommet le déroulé et les espoirs de toute une vie, Tu savais, tu savais, le statut des réfugiés, et Ipanema, la distance entre paradis artificiel et travailleurs précaires. La Complainte du Titanic qui clôt l’album reste le texte le plus directement poignant. Premier album de Paugam à être sorti à la fois en vinyle et en CD.

PAUGAM 2021 Padre Padrone 500x500Après ces albums parus sous le label Microcultures depuis 2015, c’est chez Syncop’s que paraissent les suivants : Padre Padrone (2021) mixé avec Fabien Martin et Isaac Bonnaz. Très rock, il évoque directement l’exploitation de l’homme par l’homme : L’homme heureux(il cogne) en duo avec JP Nataf, s’attaque aux icônes (des padre padrones), dieux anciens et modernes, bagnoles et autres produits de consommation ou Le bègue du Klondike à la ruée vers l’or. Les rivières obscures se fait sombre auto-analyse, tandis que la douce mélodie deViens dans ma vallée cache les drames qui ont entaché les Cévennes au long des siècles « les châtaigniers à l’endroit des potences et des gibets… »Dersou Ouzala finit l’album dramatiquement comme Titanic achevait le précédent.  

PAUGAM 2023 La délicatesse 500x500La délicatesse paraît à l’automne 2023 avec trois titres inédits, dont Sylvain et Sylvette et La chanson annonciatrice, et un florilège de neuf titres des précédents depuis 2015, en version acoustique très folk et bossa, agrémentés de synthé, une renaissance, un bon moyen de faire connaissance avec l’artiste. 

Voici le dernier, La Balade sauvage, paru fin avril, où Paugam renoue avec les précédents albums, avec encore plus de liberté et de délire. Pour le son, si Paugam a fait la part guitares, basse, claviers, compositions, il s’est adjoint  trois batteurs, une choriste et un bassiste choriste, deux autres bassistes, un pianiste claviériste, un trompettiste. Tout ça pour vous dire que les mélodies enlevées ne manquent ni de rythme ni de couleur…
En ce qui concerne les textes, les plus directs continuent à fustiger ce monde, de la goutte d’eau qui mouille ici et manque là, au Paradis terrestre (Saint-Tropez) et Poulailler « Je préfère bronzer dans la jungle a Calais, c’est plus discret », se jouant des sons et des sens « Paradis des bidons couleur manque d’eau / C’est contrasté comme il faut / Le bel accueil de la nation » Du minerai difficile à porter à La Valeur ajoutée « C’est assez le monde entier figuré par le seul prix de mon panier / C’est assez toutes ces fausses actualités ».

PAUGAM la_balade-sauvage  le╠ügere 500x500Du passé colonial avec ses sauvages qui ne sont pas ceux qu’on croit, ses codes qui ne sont pas ce qu’on doit, « Le soleil ne se couche jamais sur l’empire anglais finissant son thé », surgit aussi le plaisir de faire tuer le chasseur « L’altitude m’attire au nord et des bouts de ciel bleu / Enchantent mon décor / Neige tout autour et cette odeur de fumée qui le dit sans détour / A qui l’tour ? » grâce à L’œil du tigre (rappel du lion de 2011…). N’est-ce pas là aussi l’espoir d’un retournement, où les opprimés pourraient un jour se venger ? 
Paugam se laisse aller à ses plus grandes extravagances, on cherche les allusions, Les clefs dans la boue « L’eau jusqu’aux genoux » ; la maman tragédienne, qui pleure, qui rit, qui danse, « championne dans les courses à Toto », ou l’histoire de Clavecin « Un jeune homme qui se prend pour un cheval », et finira par trouver sa planche de salut, une maison bâtie en forme de tepee, et une squaw qui présente la folie. 
Car au milieu de ce parcours dans un monde de fous, c’est bien dans l’amour, comme celui de la douce Bécassine, pépite empruntée à Brassens, et son amoureux du tout-venant, que Paugam met tous ses espoirs : « C’est une sorte de manant / Un amoureux du tout-venant / Qui pourra chanter la chanson / Du temps des cerises en toute saison ».

 

Nicolas Paugam, La Balade sauvage, Syncop’s 2024. La page facebook de Nicolas Paugam, c’est ici. Ce que NosEnchanteurs en a déjà dit, là
En concert en solo au Festival La Bonne Aventure à Dunkerque les 22 et 23 juin 2024 à 17h30.

« Je m’amusais », Le Café de la Danse, 5 avril 2024 Image de prévisualisation YouTube
« Clavecin » audio Image de prévisualisation YouTube

 

 

 

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