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Natasha Bezriche et Sébastien Jaudon, de Dimey à Leprest marée d’émotion

Natasha Bezriche et Sebastien Baudon à Pertuis Photo ©Catherine Laugier

Natasha Bezriche et Sebastien Baudon à Pertuis Photos ©Catherine Laugier

Le 51 à Pertuis, 24 janvier 2026

 

« L’amer à boire », à quelque chose près éponyme de la compilation posthume des textes de Bernard Dimey, « La mer à boire » 1991. La mer, la boisson, l’amer de la vie jusqu’à la mort, comme l’émerveillement devant elle, et l’amitié bien souvent autour d’un verre, sont des sujets communs à Dimey (1931-1981), le diseur à la gouaille montmartroise à la Bruant, et le poète chanteur aussi écorché que joyeux qu’était Leprest (1954-2011).
Si Dimey a vécu à une époque où l’esprit des cabarets de Paris n’était pas mort, et a été chanté par des gens aussi connus qu’Aznavour ou Reggiani, Leprest, plébiscité par ses pairs y compris par les plus connus (Nougaro disait de lui qu’il était
« un des plus foudroyants auteurs de chansons entendus au ciel de la langue française », Jean Ferrat l’a mis en musique et Jean d’Ormesson le dépeignait comme « Le Rimbaud du XXeme siècle ») a, lui, par obligation ou par choix échappé au succès populaire. Pourtant tout deux incarnent ce peuple dont ils venaient et qu’il savaient si bien décrire. Natasha Bezriche qui se fait le porte-parole des poètes, de « Rimbaud à Colette Magny » ne pouvait manquer de rendre hommage à celui dont elle avait partagé la scène et chanté déjà quelques-unes des chansons, en solo ou collectif, Garde-moi la mer, Sarments, Madame… ou SDF, et son choix de le mettre en lien avec Dimey est bienvenu. Certains découvriront ces auteurs popularisés par leurs interprètes (et quelquefois compositeurs, tels Aznavour, Salvador – Syracuse donné en rappel, JeHan avec son irrésistible J’ai tout vu, tout connu, ou Claire Taïb, chansons qui ne sont que la partie émergée de l’iceberg).

Natacha Bezriche Sebastien Jaudon 20260124_999 490x368Le duo s’attaque en quelque sorte à tout ce que la chanson française comporte de poétique et de musical, tant ces deux monuments l’ont irriguée de leur talent. Pour cette première, c’est vingt-quatre chansons en une heure et quart… Un tour du monde, un tour de force, un tourbillon de chanson, et quels textes ! C’est déjà une performance d’avoir mémorisé une poésie souvent décalée, mais surtout de l’interpréter avec tant de nuances : Natasha, elle-même autrice-compositrice, est aussi une comédienne capable de tout jouer, et ceux qui ne la connaissent pas vont vite s’en rendre compte.
Elle préfère chanter plutôt que raconter des anecdotes, les chansons parlent d’elles-mêmes et se répondent les unes aux autres, recréant l’atmosphère. Pas une pause, même pas pour boire une gorgée, sa voix coule d’elle-même, habituée qu’elle est à chanter le lyrique comme les chansons du monde, du rauque au plus doux, du modulé au cri, sans pudeur qui vous contraint, seulement celle des sentiments. C’est toute l’âme tzigane qui croise le chant oriental et la chanson française, et si Natasha est une tragédienne, elle a le sentiment juste et appuie là où il faut sans excès mais sans retenue non plus.

Sebastien Jaudon 20260124_475 490x368Quant à Sébastien Jaudon, il nous confirmera ses talents de diseur et de chanteur, déjà entr’aperçus dans de précédents concerts, en sus de son talent de pianiste sensible. Enfilant les alexandrins dans cet exercice de virtuosité, Le quartier des Halles (1) (Les diables sont partis) mis en musique par Claire Taïb dans un style « vocalchimiste » à la André Minvielle. Le choix des chansons s’est fait au plus petit dénominateur commun, mais ils se sont vite aperçu qu’ils étaient sur la même longueur d’onde. Et, là encore, ils se répondent avec une grande complicité. Ouverture avec « J´mange un piano vers les vingt heures la lalala / Je ramène tout l´monde, les gosses, ma gueule / Le mec perdu, la vieille toute seule / C´est pour l´amour, pas pour la gloire / Je viens vous voir » de Leprest qui situe immédiatement le concert. Si les mélancoliques Arrose les fleurs ou Une valse pour rien « La solitude est seule en piste » sont bien connues des Leprestophiles, Si tu me payes un verre écrite pour Reggiani est introduite par un texte plus rare de Dimey, Je vais me foutre à l’eau, (demain !) qui se joue des mots pour une promesse de sobriété dite avec humour par Sébastien Jaudon.

Natacha Bezriche  20260124_710 490x368L’intensité d’émotion qui se déploie dès D’Osaka à Tokyo (2), monte tout au long du concert, et personnellement m’a atteinte au summum avec C’est peut-être, tellement raccord avec la situation actuelle où les pauvres n’ont plus aucune chance d’ascension sociale. Commençant douce avec ces notes de piano tambourinant la misère, avant de monter en puissance, cri modulé s’envolant sur les notes du piano qui s’emballent. Les pauvres, de Dimey, plus tendre que la chanson éponyme d’un Plume Latraverse, dite avec un humour léger par Jaudon, n’en est pas moins cruelle sur le fond. Plus souvent, l’empathie déborde pour les petites gens : le clown triste de La Kermesse « Bah Dédé, t’as gros cœur / Tu dis rien, tu ris pas / T’as bobo à tendresse » chanson peu connue du Leprest des débuts, ou encore ce Père La Pouille, ce fripier, ce biffin et ses Peaux d’lapin, tout juste sorti d’une cour des miracles bon enfant. Le trop d’émotion distillé alterne régulièrement avec des pages d’humour, sur la vieillesse, tendre et plein d’auto-dérision avec La retraite de Leprest, ou plus noir avec le poème Les vieillards dit par Jaudon, autant que sur l’enfance : Je hais les gosses, chantée avec volupté par Natasha, âmes sensibles s’abstenir, est un régal. Sans parler de Fredo, une vraie chanson réaliste reprise en duo.

Natacha Bezriche Sebastien Jaudon 20260124_139 490x368Leprest et Dimey sont aussi réunis par leurs goûts, poésie, musique et arts picturaux (les deux dessinaient et peignaient), leurs émotions : les voyages – cette méconnue Les bateaux sont partis, mise en musique par Aznavour, comme un suave Boticelli, où l’on découvre les trésors de délicatesse que pouvait cacher l’ogre Dimey, si bien rendus par Natasha avec une fin d’un lyrisme puissant, ou toujours de Dimey, ce testament « C’est vrai, la vie n’est rien, le songe est trop rapide / On s’aime, on se déchire, on se montre les dents, / J’aurais aimé pourtant bâtir ma Pyramide / Et que tous mes amis puissent dormir dedans » chanté avec « le sourire éclatant des enfants de Louxor », un tableau digne de Félix Ziem.
L’amour va bien à Natasha, avec le délicat
J’aimerai tant savoir de Dimey que nous connaissons mis en musique et chanté par JeHan, et la fine sensualité de Sur les pointes de Leprest.
Réunis encore par leurs addictions, l’alcool inséparable de la convivialité du troquet, du bistrot, là où le serveur fait
La salle et la terrasse (Dimey/Aznavour), où Y’a rien qui s’passe. Ou encore la cigarette, cette Gitane séductrice et maléfique « Eh, señorita SEITA / Ce soir je vais craquer pour toi / L’accordéon de mes poumons ».

On ira arroser les fleurs des tombes de Dimey à Nogent, de Leprest au nouveau cimetière d’Ivry-sur-Seine, ils peuvent dormir en paix : leur poésie est bien vivante, et bien défendue.


(1) 
écrit par Dimey lors du déménagement du « ventre de Paris »
(2)
Leprest l’écrivit, dix ans après ce tragique crash d’avion, à partir d’une lettre réelle écrite par un passager à sa famille pendant la demi-heure où l’avion est resté en perdition.

 Le site de Natasha Bezriche, c’est ici. Ce que NosEnchanteurs a déjà dit de Natasha Bezriche, c’est là.

 Prochains concerts pour « L’amer à boire » les 3 et 4 mars 2026 à Agend’Arts à Lyon, autres dates et autres concerts sur l’agenda du site.

« C’est peut-être » (Allain Leprest) Image de prévisualisation YouTube
« Les enfants de Louxor » (Bernard Dimey)  Image de prévisualisation YouTube

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