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Commentry : pas de voix d’or pour Les Mains d’or

 

Bernard Lavilliers en 2024 avec les élèves de l'école-musée des Frères-Chappe à Saint-Etienne

Bernard Lavilliers en 2024 avec les élèves de l’école-musée des Frères-Chappe à Saint-Etienne (photo tirée du site https://arts-et-culture-42.enseigne.ac-lyon.fr)

C’est une de ces chansons « validées » par l’Éducation nationale car incluse dans une liste de textes susceptibles d’être étudiés en classe par tous les élèves de France. Dans une école républicaine où on est censé apprendre à devenir de bons travailleurs, convenons toutefois qu’elle dénote puisque qu’elle chante le regret justement de ne plus pouvoir travailler, de ne plus être utile. Qu’elle déchante par anticipation.

Cette chanson, vous la connaissez, l’avez déjà sinon chantée au moins fredonnée. C’est Les Mains d’or, de Bernard Lavilliers, superbe hymne à cette force de travail sacrifiée, humiliée, aux mains sinon amputées au moins inutiles, à la dignité des ouvriers. Certes, d’autres titres existent sur ce même thème, plus ou moins connus (Le Chômage de Francis Lemarque, Il ne rentre pas ce soir d’Eddy Mitchell, Singapour de Frédéric Bobin, Poésie des usines de Romain Dudeck, Monsieur Boulot d’Éric Frasiak…) mais celui de Lavilliers, qui jadis fut ouvrier dans une manufacture d’armes, est devenu cette pépite dont rien que les premières notes sont comme cri de ralliement, chant de concorde.

École, donc. On se souvient, entre autre, de ces élèves de l’école-musée des Frères-Chappe à Saint-Étienne, en septembre 2024, tous réunis pour interpréter, certes au sein de leur établissement, en privé, cet hymne devant Lavilliers lui-même, de passage dans sa ville natale (la vidéo est ici). L’anecdote veut que cette école se situe à vol d’oiseau à quelques centaines de mètres de l’ancienne usine de Bernard qui, à son apogée, employait des milliers d’ouvriers, avant de progressivement tous les congédier.

Là, nous sommes à Commentry, dans l’Allier, presque 6000 habitants, ville qui fut un des berceaux de la révolution industrielle grâce à la proximité de mines de fer et de charbon, et la disponibilité de bois. Au milieu du XIXe siècle, une activité d’exploitation des mines s’y développa et différentes sociétés métallurgiques s’y furent créées. Il y a quelques semaines, Syntagma Capital a annoncé la suppression de 280 postes dans sa société Erasteel, dont les deux tiers à Commentry. Le ravage post-industriel se poursuit, avec sa nouvelle charrette de victimes, sa litanie de souffrances, de misère à venir.

576740846_122109598371049467_447418518489403364_nPour « donner une bonne image à un éventuel repreneur », les salariés ne se sont pas mis en grève mais, avec l’appui de la municipalité de gauche (c’est ici, entre mines et forges, qu’a été élu en 1882 le premier maire socialiste de l’histoire française et mondiale), ils ont organisé de multiples événements tels que retraites aux flambeaux, meeting et manifestations diverses. Ainsi qu’un grand concert gratuit « pour garder la Forge allumée », animé par des artistes et groupes locaux. Et, pour le 28 mars prochain, un concert exceptionnel de l’Harmonie commentryenne et ses invités sur le thème « la Forge en musique ». Avec, en ouverture, les enfants de l’école qui devaient y chanter ce « j’voudrais travailler encore / travailler encore : forger l’acier rouge avec mes mains d’or… ». Une initiative pas unique : au collège de la ville, on réalise des interviews et des émissions de radio dédiées à la Forge de Commentry et à l’histoire industrielle du secteur, un « traitement de l’actualité locale dans l’absolu respect du principe de neutralité ».

Mais l’inspectrice de l’éducation nationale de Montluçon en a décidé autrement : pas question que les élèves de primaire aillent chanter Les Mains d’or hors de l’enceinte de l’école ! Bien qu’apprise à l’école, la chanter à l’extérieur serait, selon elle, accrochez-vous, « une atteinte à la laïcité ». A lire une telle connerie, on s’étouffe. Expliquez-moi, madame, le rapport avec la « laïcité » : vous avez deux heures pour justifier votre oukase aussi injustifiable que franchement vulgaire.

Pour mémoire, notons que c’est dans cette même circonscription de l’Éducation nationale qu’en 1999 une directrice d’école de Montluçon ayant fait chanter par ses élèves La Chanson de Craonne lors de la cérémonie commémorative du 8 mai s’est vu interdire à vie la fonction de directrice. Décidément, ça tient du micro-climat…

Comment expliquer à des gosses dont les parents, grands-parents, frères ou sœurs, vont se retrouver au chômage dans une ville déjà grandement frappée par ce fléau, qu’ils ne peuvent interpréter publiquement cette chanson qui pour eux n’aura jamais été aussi concrète que maintenant ? Si l’école de la République, celle qui est censée former le futur citoyen, doit se déconnecter autant de la vie réelle, c’est à désespérer.

Fasse que ces mêmes enfants, cette fois-ci dans le cadre d’une activité résolument extra-scolaire, sous couvert de l’école municipale de musique par exemple, puissent chanter sur scène leur chanson, cette chanson d’absolue dignité. Et au passage faire la nique à une décision inique.

 

On lira à ce sujet l’intéressant reportage d’Eugénie Barbezat sur l’édition du 9 février 2026 de L’Humanité. Ainsi que sur celui de Régis Frutier sur l’édition du 10 février de La Vie Ouvrière.

 

Bernard Lavilliers « Les Mains d’or » : Image de prévisualisation YouTube

Eric Frasiak « Monsieur Boulot » : Image de prévisualisation YouTube

 

4 Réponses à Commentry : pas de voix d’or pour Les Mains d’or

  1. thierry boignard 12 février 2026 à 8 h 07 min

    faut il en rire ou en pleurer….. Cette inspectrice, au garde à vous, le petit doigt sur la couture du pantalon, ke regard perdu sur la ligne bleue des vosges, guettant l’envahisseur, doit applaudir des deux mains la réecriture du titre « les dix petits nègres », l’abolition dans les contes pour enfant du mot « nain » (pauvre blanche-neige) et bien d’autres choses du même accabit….Si vous vous ecoutez jusqu’au bout Madame l’Inspectrice, en suivant vos principes pour cette chanson d’hommage à ceux qui suent, vous devriez interdire Hugo et ses « Misérables », Zola et son « Germinal », Jules Verne et sa vision du futur etc etc …. Nous sommes au pays du « Siècle des Lumières » ne l’oubliez jamais, nous avons su séparer en Louis Ferdinand Celine l’ignominie del’homme du génie de l’oeuvre, ne l’oubliez pas non plus, ou alors chère Madame, je vous en conjure demissionnez de votre poste, vous faites mal à nos enfants….

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  2. Antonin Bellegy 12 février 2026 à 10 h 34 min

    L’éducation nationale est bien fatiguée, dirigée par de vieux recteurs d’académie, qui, il y a bien longtemps, ne donne plus les moyens de réfléchir et encore moins le chemin pour avoir des mains d’or et surtout le cœur qui va avec.
    Les textes sont « choisis », comme la manière de rentrer dans le rang.
    Pour ceux qui les lisent sagement, on en fera des moutons, parfaits, dignes d’aller voter quand il le faudra, pour le candidat bien propre qu’on leur imposera, dans une vie légiférée par Big Brother et Tik Tok.
    Je hais cette époque, je conchie cette éducation nationale qui applique sagement « les règles » et qui laisse ses élèves s’abrutir.
    Aux parents de faire lire, de développer la curiosité et l’envie de connaître, de réfléchir et d’avoir un sens critique face à toute cette mascarade. Encore faut-il que ces mêmes parents prennent déjà la responsabilité de l’éducation basique… Tout un programme…

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  3. Gallet 16 février 2026 à 13 h 31 min

    Zouc, l’école sans sa fourmi…

    https://youtu.be/F5Vkm0eZwC0

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  4. Patrick Maréchal 14 mars 2026 à 16 h 38 min

    Hier soir mon fils en CM1 a chanté dans une chorale scolaire la chanson de Pierre Perret, Lily. En écoutant les enfants j’ai pensé à cet oukhase dans l’allier. Ces textes poétiques qui parlent du point de vue des gens de leurs peines, difficultés, malheurs et drames sont désormais suspects parce que ce qu’ils racontent dérange des opinions maintenant installés.
    C’est dire la dérive que connaît l’époque, la commune humanité est classée comme subversion wokiste et perdre son travail est considéré comme une impossibilité à « traverser la rue ».
    Nous avons trop tardé et les années Macron n’ont arrangé que les milieux d’affaires. Le mal semble fait et bien installé.

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