41e Victoires de la Musique. Certains l’aiment show
Theodora, la « boss lady », quatre fois récompensée (capture d’écran)
J’imagine déjà quelques étonnements, sur le mode : mais qu’est-ce qu’un équipier de NosEnchanteurs est allé faire dans cette galère, en suivant la 41ème édition des Victoires de la Musique, sur France 2 ? Passons sur quelques couacs connus dans ce genre d’émissions, comme la durée quasi interminable d’un cocktail de shows et de danses sinon de ballets : pauvres scouts robotisés aux côtés de Miki. Au goût immodéré des paillettes tape à l’œil et fumées omniprésentes, il faut adjoindre celui de commentaires creux. Où l’on entend parler, sans rire, de « performance de dingue » et de prestations inoubliables. Bref, rien de nouveau. Et certainement pas de quoi en faire l’évènement musical de l’année. Y compris pour en mesurer l’audience légèrement en baisse.
Les Victoires ne sont toutefois pas une défaite des musiques qui font l’actualité. Le volet sociologique des artistes présents n’est pas la moindre des mini pépites d’une cérémonie où se sont illustrées une majorité d’artistes féminines (21 des 34 nominations revenaient à des femmes cette année) et incarné un refus des étiquettes sinon des chapelles. La soirée des « meufs » a ouvert un nouveau registre.
A la façon d’un Disiz (artiste masculin de l’année). Vingt ans après avoir reçu la distinction du meilleur album rap pour Les histoires extraordinaire d’un jeune de banlieue, il affiche dans un nouvel album (On s’en rappellera pas) un goût pour les influences diverses dont celle de la chanson et le sens de la formule apaisante. « Il y a des gens qui ne me connaissaient pas et qui vont regarder çà un soir, qui vont être touchés ou pas touchés… Une Victoire ou un album, c’est pas un match de foot dans lequel il faut qu’on mette des buts, des retournés acrobatiques : de la musique, et moi je veux juste toucher les gens. Si ça touche les gens, c’est magnifique » a-t-il déclaré. Même souci finalement d’éclectisme réussi pour Sam Sauvage (révélation masculine), listant toutes les musiques qui l’ont touché. De Bashung à la pop, l’électro. Se souvenant de ses débuts, le citoyen de Boulogne-sur-mer a rappelé ses premiers rêves de musiques en chantant Le lion est mort devant son oncle, au camping. Chanteur cool ayant fait ses classes dans les cafés, la rue, et plus sensible à la mélodie qu’aux rythmes des machines. Il faudra en reparler en détail.
On peut envisager la même attitude décomplexée, sans frontières, à l’écoute de Theodora, franco-congolaise, distinguée par quatre Victoires (création audiovisuelle, album (Méga BBL), révélation scène, révélation féminine), dans la suite d’il y a deux ans déjà de Zaho de Sagazan. A 22 ans, l’artiste la plus écoutée l’an dernier, surnommée la « Boss Lady », explique pratiquer l’éclectisme en musique comme avec ses costumes de scène. Où l’on découvre encore que la chanteuse a vécu en divers lieux dont la Bretagne. C’est bien sous le signe de l’hospitalité que nombre d’artistes ont salué leurs Victoires. Du président de la soirée, Mika, rappelant comment il était arrivé en France depuis le Liban à Nana Mouskouri (Victoire d’honneur »), doyenne de la soirée et créditée de plus de deux mille chansons, rappelant ses origines grecques, remerciant la France. Précédée par la chanteuse québécoise Charlotte Cardin, 31 ans (artiste féminine de l’année) : « Pour une Québécoise qui vient de s’installer à Paris tout récemment, je ne pouvais pas rêver un meilleur accueil de la part des Français ».
Alors, trop beau pour être vrai ? Comme certains qui l’aiment show et c’est tout ? Il fallait encore écouter le plaidoyer du chanteur du groupe Indochine (Prix spécial) dénonçant le prix des concerts pour retrouver la réalité et le souci de l’engagement de beaucoup d’artistes : « Nous on fait de la musique, on n’est pas là pour justement faire ce genre de ségrégation par l’argent ». A bon entendeur, salut !
ROBERT MIGLIORINI.
Pour mémoire, le palmarès Victoires 2026 (entre parenthèses les nominés)
Artiste féminine : Charlotte Cardin (Aya Nakamura, Vanessa Paradis, Santa)
Victoire d’honneur : Nana Mouskouri
Victoire spéciale : Indochine
Création audiovisuelle : Fashion Designa, Theodora (Je t’accuse, Suzane - Tant pis pour elle, Charlotte Cardin)
Album : Méga BBL, Theodora (Hélé, Helena - Labyrinthe, Feu ! Chatterton - La fuite en avant, Orelsan - On s’en rappellera pas, Disiz)
Révélation scène : Theodora (Helena, Miki)
Chanson originale : Mauvais garçon, Helena (Fashion Designa, Theodora - Les filles les meufs, Marguerite - Soleil Bleu, Luiza et Bleu Soleil -Tant pis pour elle, Charlotte Cardin)
Révélation masculine : Sam Sauvage (Ino Casablanca, LB2)
Concert : « Justice Live » de Justice (DJ Snake, Santa, « Zouzou Tour » de Philippe Katerine)
Révélation féminine : Theodora (Helena, Miki)
Artiste masculin : Disiz (Feu!Chatterton, Pierre Garnier, Orelsan)
HUMEUR Les Victoires « de la musique », pas celles de la chanson, par Michel Kemper
Suzane (capture d’écran)
C’est vrai, Kemper, que ce ne sont que les Victoires « de la musique », pas celles de la chanson. Ce ne sont donc pas les tiennes. Tu viens de présenter la folle et brillante programmation de Barjac, qui prouve que la chanson est bien vivante, créative, régénérée, et tu te retrouves devant ton écran plat – qui ne l’a jamais été autant – pour te faire une idée de là où nous en sommes, dans la planète télé. Et tu es à nouveau consterné, pire encore que la dernière fois. Voici le catalogue 2026 de cette seule « chanson » qui a les faveurs des gens de pouvoir (économique et médiatique, je n’ose dire politique mais…). Et c’est affolant, nous sommes décidément tombés bien bas. De savoir que la victorieuse de l’année n’a pour seul argument (je ne parle pas du vide sidéral, sidérant, de ce qu’elle chante, dans ce qu’on peut toutefois en comprendre) que son popotin qu’elle exhibe plus que de raison en dit long sur cette « musique » qu’on tient pour chanson. Bon, heureusement qu’il y a aussi Suzane – la dignité même – qui tend à me rassurer de l’espèce humaine.
Certes, il y eut Pierre Garnier, Feu!Chatterton et Disiz, ce dernier loin d’être la peste qu’il fut jadis ; je ne parle pas d’Orelsan pour lequel il me reste à tout jamais une Sale pute en travers de la gorge. Je ne parlerais pas non plus d’Indochine sauf à citer Pierre Desproges… Mes amis me diront avec raison les mérites de Sam Sauvage, justement récompensé pour la révélation qu’il est, et c’en est une. Car tout n’est pas à jeter avec l’eau du bain. Mais il faut vider ce bain malsain, malodorant, répugnant. Un jour on a définitivement répudié la chanson, condamnée à l’oubli en la décrétant morte, elle qui – nous le savons nous qui fréquentons les festivals, et pas que Barjac – n’a jamais autant pétillé. Au nom de qui, de quoi ? Pour la remplacer par une horreur absolue et clamer Victoire ! Quand je lis la liste, ne serait-ce que des artistes féminines précédemment récompensées aux Victoires (Véronique Sanson, Barbara, Olivia Ruiz, Catherine Ringer, Juliette, Françoise Hardy, Linda Lemay, Enzo Enzo…) je me demande à quel moment ça a merdé, sous l’impulsion de quel business, de quels capitaux, de quels idéaux, de quelle volonté d’éradiquer toute pensée ?
Oui, ces Victoires sont globalement une défaite, mais je crois l’avoir déjà dit.
MICHEL KEMPER.

Commentaires récents