Avignon off 2015. Le cirque des mirages, enfer pavé de bonnes intonations | NosEnchanteurs

Avignon off 2015. Le cirque des mirages, enfer pavé de bonnes intonations

(photo DR)

Parker et Yanowski (photo DR)

 

Théâtre du roi René, 22 juillet, salle du roi.

Une chapelle baroque dans son jus, nous dit la directrice du Théâtre. On va vite s’en rendre compte, malgré quelques éventails agités frénétiquement.

Yann Girard, dit Yanowski, tout de noir vêtu sous sa redingote, surgit du rideau de fond de scène, marche droit sur le premier rang, ouvre ses bras, joue de ses mains. Il domine son public, immense, deux mètres encore étirés par son jeu, des jambes qui n’en finissent pas, un corps mince et athlétique qui semble fait d’une matière différente de celle des autres humains, malléable. Son visage est tout aussi mobile, les yeux dont le noir éclat n’utilise plus l’artifice du maquillage. La bouche peut s’arrondir pour hurler du Cri de Munch ou se tordre en diagonale. Le dos se voûte ou se redresse. Il parle, chante sans micro. Il joue. Le monologue est long, sans arrêt, sans hésitation, avec une articulation sans faille. L’ambiance est celle des cabarets expressionnistes des années 30. On y est bateleur, on y fait le tapin.

Nous avons tous payé pour avoir Le ticket, aller voir ce spectacle qui va nous sortir de nos petites vies sans intérêt. Les pucelles, les vieilles, les gueux, les chiens, les soiffards. Y’en a même, paraît-il, qui ont vendu leur mère ou mis leurs gamins sur le trottoir, même un qui a vendu ses yeux !

La culture littéraire et poétique de Yann transpire dans ces personnages sombres, comme sortis de romans de Dostoïevski, Le fonctionnaire, cet huissier de justice Alexei Vassilevitch qu’il supplie en vain. Le piano de Frédéric Aliotti-Fred Parker suit au plus près Yann dans sa course éperdue pour régler sa dette à l’administration avant 12 heures. Décompte le temps. Joue une marche funèbre. Absurdité Kafkaïenne de cette entité inhumaine qui lui refuse le reçu salvateur… ne lui laissant que la ressource d’assassiner l’huissier pour éviter l’expulsion. Écho particulier d’un autre siècle, prenant soudain une saisissante réalité dans le nôtre ! Même si le fantastique fait vite sa réapparition avec le fantôme de l’huissier… Fantôme que l’on retrouvera, féminin cette fois, dans les bras de ce client de bordel qui valse avec une ombre.

Le cirque, ses monstres difformes issus de l’imaginaire des cabinets de curiosités passés, comme Le terrible enfant à tête de chien qui ne veut pas danser. Est-ce le diable lui-même qui nous emporte, Yanowski battant et rebattant les cartes de notre vie avec une incroyable dextérité, lui avons-nous vendu notre âme ? Ce diable, qui a de l’humour aussi, et souffle à Fred la découverte d’un manuscrit rare, en Syrie pour suivre l’actualité, signé de la main même de l’apôtre Paul. Et c’est l’histoire d’une cuite mémorable, où Jésus jurant et blasphémant, est environné de pochetrons, de sodomites et de maquereaux fornicateurs. Les miracles y sont tournés en dérision sur un prélude de Bach. On y stigmatise « 2000 ans de massacres (…), de mensonges, de morale hypocrite (…), tout ça pour une cuite ! » Un petit relent de sacrilège, un air de messe noire dans un tel lieu.

Une jazz session et nous voici partis dans un petit film de gangsters, coiffés de gapettes et  faisant face à la mafia corse. On s’y croit riches, prêts à partir ailleurs. Mais le magot s’avère faux…

La performance de l’acteur debout, qui a trempé à le tordre son t-shirt noir, répond à l’énergie pianistique de son comparse, qui nous regarde par en dessous avec un sourire presque plus inquiétant encore. Jazz, classique, musique de bastringue ou de film à suspense, mélodie à la Satie, il est le pilier de ce cirque comme le pianiste des films muets d’antan.

Quelques titres intemporels, Comme si tu étais là, où l’on nous parle d’une chemise de soie, la peau de la vie,  ou Ceux qui savent s’aimer, donnent une respiration dans cette étude de la noirceur de l’âme humaine. Il y révèle une émotivité semblable à celle d’un Brel. Ovation debout, rappel sur L’amour à mort. On sort tout étourdis sous le soleil couchant.

 

Le site du Cirque des Mirages c’est ici ; ce que NosEnchanteurs en a déjà dit, c’est là.

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