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Laffaille et Duino, voyage poétique et humaniste

Gilbert Laffaille (photo DR tirée de sa page facebook)

Nathalie Fortin, Gilbert Laffaille et Jack Ada (photo DR tirée de sa page facebook)

Jean Duino et Gilbert Laffaille, 10 février 2015, Nuit de la Poésie, Théâtre Toursky à Marseille,

 

Gilbert Laffaille nous le dit : il revient tous les dix ans environ au Toursky, à l’invite de son directeur Richard Martin, ce qui a permis au parisien de tisser des liens avec un public marseillais toujours fidèle. Quant à Jean Duino, qui nous vient d’« à côté des Martigues » il a peu à parcourir pour rejoindre ce Théâtre à la programmation toujours exigeante, citoyenne et sociale tout à la fois, que Richard Martin a créé dans le quartier populaire de la Belle de mai un peu avant que Gilbert Laffaille ait commencé à chanter, et pour lequel il s’est battu envers et contre tout pour en faire ce beau lieu de sept cent places.

Ce n’est pas par hasard que nous y retrouvons ces deux troubadours de la chanson qui ont en commun une écriture fine, aiguisée et créative, un goût des mots qui ont du sens, des sonorités et du rythme, des mélodies voyageuses, et un engagement poétique alliant dérision et émotion… et l’espoir d’un monde meilleur.

En première partie, Jean Duino tout de blanc vêtu s’accompagne, assis, à la guitare, et insinue de sa voix douce au bel accent provençal tous les mots et les notes, avec une simplicité qui peut rappeler Brassens. Impression vite confirmée avec l’Escarpolette de son dernier album Époque épique (2013) « Je préférais Paulette / Et son escarpolette / Quoi de plus affolant / Que sa robe à volants ! »

Jean Duino (photo Antonio Pedraza)

Jean Duino (photo Antonio Pedraza)

Car Jean a l’art des mots au charme intemporel qui collent à ses souvenirs d’enfance,. Comme dans Vannier évoquant son grand-père qui a gardé toutes ses idées intactes : « La vie t’a laissé valide / Longtemps alerte et solide / Et le cœur bien arrimé » ; pas comme Théo « qui a toujours sept ans. » Souvenirs, impressions de voyage aussi comme ces « corail et coraline (…) sous le soleil mandarine » ou la mer, son monde de rêve et de vie dont il a l’inquiétude de le savoir en danger. Souci toujours d’un monde qui va mal, où surgissent des peurs irraisonnées, avec La grippe du canard, où se mêlent la crainte « des poules maboules folles comme des bovins » à celle de tous les virus, parasites et bactéries.

Si ce jour là de Georges Moustaki rend hommage au grand chanteur que Jean interprète souvent, associé au souvenir du chanteur marseillais Michel Barelier, « Mike », mort le jour de la fête de la musique ; nous finissons sur la très belle Complainte africaine évoquant le dur voyage des esclaves arrachés à leur terre.

Fabrice Bon l’accompagne non au fifre, mais à la clarinette, à la flûte traversière ou au violon : c’est clair, mélancolique ou sensuel, pur comme l’est l’eau vive.

Après le charme tout en délicatesse et en retenue de Jean Duino, la présence imposante et rassurante de Gilbert Laffaille crée un contraste saisissant. Accompagné par la très jazzy Nathalie Fortin au piano, que l’on connaît aussi comme pianiste de Francesca Solleville ou de Rémo Gary, et l’éclectique Jack Ada à la guitare (habitué à accompagner tant chanson que rock, folk ou comédie musicale), il a toute latitude pour arpenter les planches, se planter en devant de scène ou s’appuyer sur un haut tabouret : il remplit tout l’espace.

Bien oublié les débuts un peu timides, le temps a donné au personnage toute sa rondeur et sa maturité, il vieillit tel un bon vin, le Saint–Émilion qui l’a sponsorisé au temps de Chante vigne, Chante Vin avec Gérard Pierron, ou Le P’tit Château Lasoif (« Moi c’est l’rouge pas farouche / Qui roule bien dans la bouche / Ni trop mou ni trop vert »), chanson écrite pour Pierron qu’il reprend avec verve.

La voix reste de velours mais porte plus, il nous offre un florilège de ses anciennes chansons toujours d’une actualité brûlante près de quarante ans après, Le Président et l’Éléphant qui l’a fait connaître au grand dam de Valéry Giscard d’Estaing, le Blues de Neuilly cousin du Auteuil, Neuilly, Passy des Inconnus, Corso Fleuri un temps censurée par la presse niçoise, Le gros chat du marché (« Miam, miam, miam, miam, quand on voit c’qu’est dev’nu not’ quartier / Il faudrait plus de rondes, on n’est pas protégé ! ») ou encore Ça ne tient qu’à un fil, sur la destinée.

Il rythme son spectacle, alternant des satires drolatiques (comme l’amusant Des bigoudis par douze qui se moque de notre passion consumériste pour les super marchés où il partirait se ressourcer plutôt que de péleriner à Compostelle ou trekker au Népal) et chansons poétiques de son répertoire, souvent empreintes de mélancolie : La tête ailleurs, Tout m’étonne, Les raisins dorés.  Et celles de son récent album de 2013 : Si tu n’es plus là, dédiée à son épouse, ou les très engagées Chez M.Li ou Homme en boubou, femme en sari…

Ses émotions, il nous les conte au passage, avec discrétion, et nous accorde en rappel un sketch d’humour absurde où il se joue des mots et des sonorités tel Raymond Devos…

 

Le site de Gilbert Laffaille, c’est ici ; le site de Jean Duino, c’est là. Ce que NosEnchanteurs a déjà dit de Laffaille, c’est là ; ce que nous avons déjà dit de Jean Duino, c’est ici.

Article mis à jour le 4 octobre 2019

Jean Duino, La complainte africaine
Jean Duino, extraits d’un spectacle au Toursky en 2010
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Gilbert Laffaille, extraits d’un spectacle à L’européen en 2013
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5 Réponses à Laffaille et Duino, voyage poétique et humaniste

  1. Danièle Sala 14 février 2015 à 18 h 38 min

    Deux grands talents, deux beaux humains, avec ce même regard sur le monde qui passe d’une infinie tendresse à l’indignation.
    Une langue musicale et des mélodies finement ciselées qui se colorent parfois de rythmes latinos pour Jean Duino, et Gilbert Laffaille un virtuose des mots, ironique, drôle, émouvant, à la fois subtil et efficace, et un choix de mélodies qui font voyager les mots. Dois je dire que je t’envie, Catherine, d’avoir passé une si belle soirée avec eux ?

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  2. Odile 14 février 2015 à 19 h 07 min

    Cela devait être une très belle soirée.
    Il y a longtemps que je n’ai pas vu Gilbert Laffaille sur scène.
    Et cela me manque, car c’est toujours un grand moment, un poète qui sait dire et chanter, mêlant émotion et dérision…
    Permettez Catherine que je rajoute Laurent Berger, ayant comme pianiste la talentueuse Nathalie Fortin.

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  3. catherine Laugier 16 février 2015 à 18 h 24 min

    Bien sûr Odile, dans son dernier et délicat album Aller Voir, ma liste ne se voulait pas exhaustive…
    Ce fut une très belle soirée en effet, de celles où l’on se sent fier d’appartenir au genre humain, et ce n’est pas si fréquent en ce moment !

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  4. Joël Luguern 17 février 2015 à 1 h 14 min

    J’ai découvert Jean Duino au Petit Journal de Montparnasse (à Paris) en 1997 dans un spectacle avec et autour de Pierre Barouh.
    Il y avait aussi Françoise Kucheida, Bïa et Georges Moustaki.
    J’en ai gardé un excellent souvenir. Depuis, j’achète systématiquement ses disques car il écrit des textes magnifiques et très subtils.
    Dommage qu’il ne vienne pas souvent en région parisienne…

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    • Norbert Gabriel 17 février 2015 à 2 h 22 min

      ah tiens, j’y étais aussi, Bïa a gardé longtemps au moins une chanson de Jean Duino « La tour de Constance »…

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