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Alain Chamfort, nos désirs, ses désordres

Alain Chamfort (capture d'écran France2)

Alain Chamfort (capture d’écran France2)

Alain Chamfort vient d’avoir 69 ans. Je sais, depuis Gainsbourg, difficile d’évo- quer cet âge sans émettre une considération graveleuse. Rien ne siérait moins pourtant à notre dandy préféré, lui qui incarne une certaine idée de l’élégance, de la délicatesse, du quant-à-soi.

On s’en abstiendra d’autant plus volontiers que l’homme a toujours défié le convenu et aimé les paradoxes. Dans ses chansons, on sourit puisque c’est grave et plutôt qu’avouer son bonheur, on regrette ses idées noires. Quoi d’étonnant dès lors à ce que son nouvel opus s’intitule Le désordre des choses ? Dix chansons coréalisées avec Johan Dalgaard, pianiste danois qui a accompagné le gratin de la chanson française, et écrites par Pierre-Dominique Burgaud (l’auteur qui se cache derrière les histoires du Soldat rose). Un album magnifique, réussi de bout en bout, qui nous restitue tout ce qu’on adore chez Chamfort, tout ce qui nous le rend si cher.

Est-ce le temps qui lui serait compté ? Son âge qu’il assume avec son honnêteté habituelle (le botox ne passera pas par lui !) et qui lui donne des airs de Clint Eastwood ? Toujours est-il que jamais Chamfort n’a paru aussi grave dans son propos et aussi serein quant à l’issue du jeu. Album à la fois crépusculaire dans ses textes et lumineux dans ses musiques, Le désordre des choses aborde frontalement les thèmes de la mort, de la vieillesse, de la vanité des choses… Questions existentielles (« En attendant d’être ce point / Au milieu de l’espace / Cet insecte mal en point / Que balaient les essuie-glaces / Il faut bien qu’on vive en attendant ») y côtoient la légèreté de l’amour, dans un tourbillon de rythmes et de mélodies classieuses qui nous rappellent combien l’homme est un des plus fins compositeurs de la chanson française. De quoi ravir l’esprit, le cœur, les oreilles et les pieds de tous ses admirateurs.

alain chamfort CDCar vous aimez les chansons pop du vieil Alain ? Vous trouverez votre bonheur avec la chanson titre, ode à la gloire du hasard qui fait les choses, en bien ou en mal (« C’est dans le désordre des choses / Des bouquets d’atomes qui explosent / Des conséquences suivent les causes »). Ou avec Sans haine ni violence, fric-frac réussi du cœur du narrateur (« Elle est entrée par effraction / A l’œil de biche brisant les gonds »). De quoi conclure avec l’artiste que Tout est pop (« Que tu le préfères Iggy / Cru, bien cuit ou satori / Tout tout est pop »). Autant de morceaux enlevés à la production clinquante.

Vous préférez le chanteur intimiste, qui nous dévoile ses tourments avec la politesse de ceux qui ne veulent pas déranger ? Y’a ça aussi dans le magasin. Claude Semal évoquait sur son dernier disque les petites fissures des vieux artistes, Chamfort réplique, dans un sobre et émouvant piano-voix, avec Les microsillons, sublime métaphore sur les rides qui ont parcheminé son visage (« Passe ton doigt sur les microsillons / Autour de mes yeux, le long de mon front / Les entends-tu bien, toutes les chansons / Que le temps a gravées au plus profond »). A moins que vous ne préfériez cet éloge de la simplicité, mêlant farniente, innocence et chagrin d’amour (Les salamandres) ? Ou encore Palmyre, hymne au désenchantement, tellement typique de l’artiste (« Plus belle que la beauté, il y a ses ruines / Plus beaux que tous les sommets sont les abîmes ») ?

Deux titres dépassent toutefois d’une tête le reste de la production. D’abord Exister, chanson bilan d’un quasi septuagénaire, qui n’est dupe de rien (« Exister quel sport de rue / Sûr c’est pas du badminton / Exister on est prévenu / Fabrique des champions déchus ») et s’apprête à tirer sa révérence, dans la discrétion qui l’a toujours accompagné (« Exister comme on a pu / Sans le moindre tohu-bohu / Puis partir comme on est venu »). Ça pourrait être plombant, c’est brillant de mille feux, paroles, musiques et arrangements. Une grande chanson de Chamfort, à la fois profonde et dansante. Une grande chanson tout court.

Le disque s’achève sur une autre merveille, bien que le registre soit ici tout autre : Linoléum, portrait cynique d’un homme égoïste, totalement imperméable au chagrin qu’il cause (« L’homme est lino / Linoléum / Lisse est mon cœur / De linoléum »), que l’artiste chante d’une voix sépulcrale sur une musique électro au crescendo imparable. Dérangeant et inhabituel chez Chamfort.

Sera-ce le dernier disque de l’artiste ? Rien n’est moins sûr. L’homme en a gardé sous la pédale et pourra encore, espérons-le, nous régaler d’autres merveilles. Mais l’impression tenace qu’il s’est dévoilé comme jamais donne à ce Désordre des choses un côté définitif et testamentaire qui le rend d’autant plus émouvant. Si vous deviez n’avoir qu’un album d’Alain Chamfort dans votre discothèque, il se pourrait bien que ce doive être celui-ci.

 

Alain Chamfort, Le désordre des choses, [Pias] 2018. Le site d’Alain Chamfort, c’est ici ; ce que NosEnchanteurs a déjà dit de lui, c’est là.

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2 Réponses à Alain Chamfort, nos désirs, ses désordres

  1. labeyrie babou 25 avril 2018 à 14 h 37 min

    Une très grande réussite. L’album est magnifique, sûrement son meilleur.

    Répondre
  2. Henri Schmitt 27 avril 2018 à 12 h 31 min

    Alain Chamfort…il y a trente ans, ce nom ne m’aurait pas fait bouger d’un poil. On le voyait plutot dans des canards style « Podium” ou France Dimanche, ou dans les insipides “varietes” de la TV. Rien qui ne m’aurait donne envie d’approfondir…Et puis il y a eu les chroniques comme celles de Michel Kemper, qui m’ont incite a aller jeter un oeil et une oreille pour me faire une autre idee. Alors, j’y vais.

    Répondre

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