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Off Avignon 2018, Rémo Gary, leçon de poélitique

Rémo Gary Photo Robert Dubost

Rémo Gary Photo Robert Dubost

20 juillet 2018, Bourse du Travail CGT,

 

D’abord, je vous dois des excuses. Il m’est impossible de parler de Rémo Gary en quelques mots. Bon, j’y vais quand même…

Conférence chantée ? Même si Rémo Gary est assis sur son tabouret, il est encore plus souvent en train de chanter que de parler, et ce concert a bien évolué depuis son passage l’an dernier à Pourchères. C’est qu’entre-temps, Rémo qui nous avoue hors scène être lent en écriture (que serait-ce s’il était rapide !) nous a gratifié non d’un nouvel album , mais de quatre. Pour être précis, un double album de vingt et un titres, sobrement baptisé Rémo Gary et Cie, en 2017 – La Compagnie est toujours de belle facture. Puis d’un double album de reprises de Debronckart, en 2018.
 

« Pour commencer, il faut taire ce que l’immédiat avait prévu à notre place. » autrement dit, le présent et la réalité ne suffisant pas, il faut faire du spectacle vivant. Au commencement est l’attendu Ouvre d’Haraucourt qui nous ouvre les oreilles autant que le cœur, je ne parlerai pas du reste, qui nous fait trouver un peu de tendresse, de tendreur, de tendreté.

Rémo sait parler des bonheurs et des plaisirs, l’amour, l’effervescence de la vie, l’enfantement, cette douce maladie, qui lui inspire tant de jolis maux, de jolis mots, qu’on voudrait tous les citer : Là, sous le cuir du tambour / Un p’tit bonhomme de troupe / Qui gonfle comme une croupe / Bat des pieds, compte les jours / Là sous l’écorce d’orange / Un sanguin, une sanguine / Mandarin ou Clémentine / Le p’tit pépin d’un ange ». Rémo utilise souvent des métaphores filées de fruits et de fleurs dans ses chansons. C’est là que prennent tout leur sens ses conseils d’écriture : prendre les mots au pied de leur sens, les laisser filer, les laisser arriver sans crier gare, les tresser, les décliner comme les fleurs de l’Espoir Benjamin, saisir la poésie furtive. C’est tout le talent de l’artiste, de savoir mêler l’intime à l’universel, des Coups d’pied au cœur qui s’perdent aux Passages de la vie, un des plus beaux titres de 2017 : « Entre les deux la vie qui fait son remplissage / Je garde les plus beaux passages ». 

Photos Bernadette Thumerelle

Photos Bernadette Thumerelle

La chanson ne sert pas qu’à rassembler, elle doit aussi faire parler. L’autre facette de Rémo Gary, c’est sa colère contre le monde qui n’a toujours pas de talent. L’appel, toujours, à devenir poétiquement révolutionnaire (Mais à quel endroit brûle la flamme de la révolutionnaire inconnue?) Avec la même énergie vitale, cette voix bien timbrée qui porte, ce sourire qui convainc. On est dans cette belle salle du théâtre de la Bourse du travail CGT, où la cour ombragée se décore d’affiches célébrant cinquante ans de Luttes…Alors il dénonce, doucement, comme un écho qui se répète, ce « territoire occupé, occupé », à Gaza, à Tombouctou, en Syrie, où les puissants sont ceux qui font les guerres : « Ce sont vos guerres, ce sont nos morts / No more ». Il faudrait tout carambouiller, pour qu’il ne pleuve pas toujours où c’est déjà mouillé – que l’argent n’aille pas toujours à l’argent – comme disait sa grand mère. Il s’amuse aussi à démonter des chansons engagées faussement rebelles, les fleurs du bien d’Obispo, à chanter la Léa pas à gauche, pas à droite, pas maladroite de Louise Attaque. Il profitera de cet anniversaire de mai 68 pour nous rappeler des slogans qui ont éveillé les consciences, ou plus modestement, fait militer les comptoirs : « On préfère le bonnet à la calotte / Ni Dieu ni flotte ».

Ces mots d’amour, ces mots de luttes – contre la guerre, Foutez-nous la paix : On voit gicler de la groseille / Du raisin , du jus de soldat », sur la musique dramatique, martelée de bruit de bottes, de percutants accords de piano ; contre la misère, Le maréchal des Sans-logis ; contre la bêtise humaine…sont souvent repris d’anciens argots, de jargons de métier. C’est que la fréquentation des grands poètes du XIXeme siècle, ceux de tous les combats qui se réveillent au XXIeme, Hugo, Gaston Couté, Eugène Bizeau, Raoul Ponchon, a laissé des traces, des lettres, des pamphlets, du vocabulaire. Précieux par son rapport à la poésie du quotidien, aux saisons, aux gens. Ça donne une des plus belles chansons du nouvel album, Balai de crin, sur une musique de Romain Didier : « Six fois dix ans déjà, ça n’est pas rien / Soixante balais de peau, balais de crin / Moi qui je voudrais être, j’en sais rien ».

Clélia Bressat-Blum Rémo Gary 20 juillet 2018 Bourse CGT Photo B Thumerelle

Clélia Bressat-Blum Rémo Gary 20 juillet 2018 Bourse CGT Photo B Thumerelle

La musique est antérieure aux mots, nous dit Rémo. Que ce soit à la flûte traversière, ou dans ces notes déferlant sur le superbe piano à queue, Clélia Bressat-Blum fait bien plus qu’accompagner la voix qui porte, pleure, berce, invective, explique. Elle invente un univers musical riche, qui s’efface parfois, plus souvent fait atmosphère. On s’y baigne à loisir, emportés dans un solo qui ronfle, enfle presque rock. Elle nous fait du bruit qui pense, comme disait Victor Hugo. Avec les mots qui entrent en jeu, entrent en je, créent ou recréent : « On entend sonner les grillons / On écorne les pavillons / On n’abreuve plus les sillons ». L’artiste ne doit pas répondre à la demande, suivre les modes, tomber dans les travers de langages : mort aux adjectifs qui font oxymore – discrimination positive, garde préventive, démocratie participative, colonisation illégale. Et gare aux suffixes  – l’occasion de s’adonner à un exercice fort pédagogique, grâcieux et grassouillard tout à la fois - décliner mignonne en un slam sur fond de notes très debussiennes, un régal, de mignonneuse à mignonnarde en passant par mignonnasse…

Avec modestie, Rémo Gary ne se présente pas comme un créateur, mais au mieux comme un recréateur, empruntant à Aragon (Blues, avec la musique de Ferré) ses beaux vers :« On veille on pense à tout à rien / On écrit des vers, de la prose / On doit trafiquer quelque chose / En attendant le jour qui vient ». Dans recréateur il y a récréation, il y a aussi la liberté d’échapper à la soumission, c’est le pouvoir de la musique. Exercice de comparaison de rythme entre la Paysanne, « Marchons, Marchons, en des sillons plus larges et plus beaux », valse lente de Couté / Pierron qui pacifie la Marseillaise, démonstration en inversant les musiques, conclusion en citant le dernier et quinzième couplet, jamais chanté (Pourquoi ? Posons-nous la question) : « Soyons unis ! Tout est possible / Nos vils ennemis tomberont / Alors les Français cesseront / De chanter ce refrain terrible. »

Affiche Thumerelle webConcert, conférence, oui, aussi. En ce sens que Rémo ne se contente pas de pansements de nos souffrances humaines, avec ce Plaisir d’amour qu’il sait faire reprendre en chœur, annonçant le silence sur laquelle la chanson va s’éteindre. Il fait durer le désir, revenir à l’effleurement des choses, à se désengloutir, se désamourer , selon ses propres mots: Il Ferme (1).

Il génère aussi des pensements, une ébullition d’idées (reçues, mais de plus grands, Ce que ceux-là voulaient pour nous). Enveloppés d’humour. De cette effervescence on sort plus intelligent, plus convaincu qu’il nous faut prendre notre vie en main. « La poésie est la racine même de la conquête politique » disait Yves Bonnefoy.

Rémo nous dit que l’artiste n’a pas plus de choses à nous dire que les autres, il parle de supercherie, de paquet cadeau. Sans doute, mais s’il le dit mieux qu’un autre, c’est du génie. Salut, amarades ! (2)

(1) Chanson réécrite en symétrie du Ouvre d’Haraucourt
(2) Hybride entre amis et camarades
(3) Si vous venez au concert , vous découvrirez l’origine de l’expression

Les falaises de Bonifacio (3), 8 rue Campane , la dernière était le 29 juillet à 9 heures.

Peu d’enregistrements disponibles, même audio. Seule façon d’écouter ces merveilles, les concerts. Ou commander les CD sur le site de Rémo Gary, c’est ici. Ce que NosEnchanteurs en a déjà dit, là.

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