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Souchon, « sans opinion chanteur » ?

Alain Souchon (photo de presse)

Alain Souchon (photo de presse)

C’est rien qu’un grand gamin, qui l’est resté. On me rétorquera que ça fait soixante-cinq ans qu’il a dix ans. N’empêche qu’il les a, ses dix ans. Lui, il contemple les étoiles et, sans Villani ni vilénie, les compte. Il effeuille les marguerites, regarde sous les jupes des filles, reluque les coquelicots, les trouve beaux. Il observe les gens et constamment s’étonne : pourquoi sont-ils donc si bêtes, si tristes, si méchants ? Mais de suite leur trouve des tas d’excuses, car il est comme ça : gentil. Lui aussi est de ces foules sentimentales qu’il a si bien chantées.

Parfois, il a monté non le ton mais ses mots, à hauteur d’enjeux dangereux, à plus forte raison « si en plus y’a personne ». Reconnaissons que le monde est tel qu’il faut le dire, le débusquer, le chanter. C’est ce qu’il fait.

Insolite paradoxe, cet éternel gamin nous a aidés par le choix et la tournure de ses mots à devenir grands, à supporter le monde, à nous supporter.

Jadis il a fait une bien jolie chanson sur Arlette Laguiller : la voix du chanteur a même fait gagner des voix à notre pasionaria. C’était sur la dame, sur son touchant engagement, non sur son mouvement ni son programme sur lesquels il faudrait écrire sans doute bien autre chose. Là, Alain Souchon dit, non des choses engageantes, mais disons bienveillantes, sur notre actuel président. Pas de quoi fouetter un chat, pas de quoi adhérer à ceux qui veulent nous faire marcher plus droit que droite. Et c’est de suite indignation, parfois colère, comme si Souchon n’en avait pas le droit, comme si le chanteur qu’on aime devait faire barrage au citoyen qui peut lui aussi, comme tout le monde, dire des bêtises.

Il y a peu, on a tiré hors de leur contexte, je crois, des propos de Lavilliers pour lui faire dire à peu près la même chose. Est-ce coupable de réfléchir à voix haute, de compter les forces en présence et d’en arriver à penser que, au moins pour l’heure, « À part [Macron], je ne vois aucune autre alternative » ? Certes, le « J’avoue plutôt bien [l']aimer, même s’il est entouré d’une bande de stagiaires » passe moins bien, quand on constate les dégâts de la présidence Macron, le grand écart qu’il écarte plus encore entre les milliardaires et la valetaille. D’un chanteur « politique » (« anarchiste, je suis du côté des syndicats ; jamais tu ne me verras du côté des hommes politiques ») comme se dit l’être Lavilliers, on peut effectivement reprocher cet égarement, ce trouble.

Pas d’un doux rêveur, d’un Pierrot lunaire comme l’est Souchon. Si Souchon est porte-parole, ce n’est ni d’un système, ni d’un parti, « sans opinion chanteur ». Il l’est d’un mal indicible qu’il tente de traduire dans ses chansons. Des chansons qui, chez lui, valent bien mieux qu’un long discours. Laissez le baladin qu’il est décrypter par ses vers notre drôle d’époque faite d’injustices, de désillusions, de résignations et de vains combats contre des moulins à vent. L’œuvre d’Alain Souchon ne porte pas sur un président, mais sur une époque, fin de siècle début de l’autre : le chanteur ne chante rien d’autre que nos désenchantements et nos peurs.

Au lieu d’interroger les artistes sur la politique politicienne, il faudrait que ceux qui tiennent le micro les questionnent sur leur œuvre, sur les paroles qu’ils écrivent, les musiques qu’ils composent, leurs doutes, leurs affres. Sur la muse qu’ils taquinent. Mais ces prétendus journalistes en sont incapables : que je sache, à l’école des journalistes, y’a pas option « poésie ».

 

Le site d’Alain Souchon, c’est ici. Son prochain album, « Âmes fifties », sortira le 18 octobre 2019.

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7 Réponses à Souchon, « sans opinion chanteur » ?

  1. Pascal Guyot 13 septembre 2019 à 9 h 17 min

    Merci Michel. Belle (s) reflexion (s)… Beaucoup feraient bien d’avoir ton recul. Rien n’oblige d’avoir la même opinion que toi, mais au moins tu le fais avec respect…

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  2. Marc Gicquel 13 septembre 2019 à 9 h 21 min

    Rien à ajouter

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  3. Charles Valenti 13 septembre 2019 à 9 h 23 min

    J’adhère complètement a cette analyse

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  4. Samuel Delaunay 13 septembre 2019 à 12 h 06 min

    Très joli papier, très juste. Dans le live « Défoule sentimentale », Souchon dit : « Avec la gauche vient la désillusion. Avec la droite vient… rien. »

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  5. Didier Bétored 13 septembre 2019 à 16 h 52 min

    Et n’oublions que dans ces fameux poulaillers d’acajou, on doit trouver pas mal de petits Macrons en train de pondre de belles petites saletés bien rétrogrades !

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  6. Fauré Jean pierre 13 septembre 2019 à 23 h 52 min

    Oui Michel, je suis entièrement d’accord avec ce que tu dis sur Souchon. La seule chose vis à vis des journalistes qui n’ont pas fait poésie c’est aussi que l’on n’est pas obligé de répondre à leurs questions lorsqu’elle sortent du cadre pour lequel les chanteurs sont normalement susceptibles d’être interviewés.

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  7. André Robert 15 septembre 2019 à 10 h 51 min

    Quand on écoute les derniers propos de Souchon on se demande effectivement si c’est bien lui qui a écrit « Foule sentimentale ».
    De même on pourrait se demander si Renaud a écrit « Hexagone » etc…
    La vieillesse est un naufrage disait De Gaulle.

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