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Jean Lapierre, 1949-2024

 

Jean Lapierre (photo non créditée)

Jean Lapierre (photo non créditée)

« Nous sommes comme des passagers de la nuit / Ayant connu un jour la lumière / Nous guettons le moindre rayon / Sur lequel nous pourrions accrocher / Le manteau des jours d’hiver… » (Visa pour l’hiver – Jean Lapierre, 2023)

Au bout du compte, je me rends compte que je ne sais pas grand’chose de lui. L’amitié se fout des actes de l’état-civil. Jean est un ami, un grand ami. Qui me l’a fait entrer dans ma vie, m’a incité à le contacter il y a bien quinze ou seize ans, comme « témoin » d’un chanteur sur lequel j’enquêtais, je ne m’en rappelle plus mais l’en remercie. Jean a cru a ce projet périlleux, m’a épaulé, m’a encouragé. Il y a quelques jours nous y avions encore travaillé pour donner une nouvelle mouture à ce bouquin…

Pas une semaine sans que nous ne donnions des nouvelles. Depuis cinq six jours le téléphone était tristement silencieux… Je n’aime pas la téléphonie en rupture d’amitié.

Jean Lapierre est un artiste, un tout aussi doué que franchement modeste, tant qu’il est possible au sincère amateur de chanson de ne point l’avoir connu. Ou alors par hasard, presque par inadvertance. C’est vrai qu’en dehors de petits lieux parisiens (L’Ogresse, La Passerelle 2, le Centre musical Barbara à La Goutte d’Or, Le Lapin agile, Le Petit Théâtre du Bonheur, Le Connétable et une foule d’autres) et d’une géographie provinciale aux salles disparates, en dehors d’événements singuliers (Sète, Bruxelles…), de créations telle Léo l’indigné à Aubervilliers en 2017, la Fête à Dréjac en 1997 à Grenoble, Le Soleil et la Mer à Madaure en 2015 (…) et d’enthousiasmantes et riches autres scènes en Algérie (et dans pas mal d’autres pays, de La Macédoine à la Roumanie, de l’Italie à la Pologne…), ce « Woody Guthrie savoyard » a traversé nos vies discrètement, toujours avec son panama et son french-coat. Et sa barbe et ses cheveux en constante bataille, en je ne sais quelles guerres permanentes, qui allaient si bien avec le romantique et faux ténébreux qu’il était.

Auteur-compositeur-interprète, poète, écrivain, journaliste, conférencier, spécialiste s’il en fut de l’Histoire de la Chanson, Lapierre était un peu de partout, là où la chanson était à défendre, à être promue, à éclore, à se souvenir. Dès les années soixante-dix, il fut à Grenoble un des plus grands et efficaces militants de la chanson, par Fellap, la structure associative qu’il co-animait avec Christian Félix (le « fel » de Fellap c’était Félix, le « lap » c’était Lapierre). Tant que ses initiatives locales étaient observés au national comme le lait sur le feu, par des Jacques Vassal, Jacques Marquis ou Lucien Nicolas, la crème du journalisme chanson…

Se souvenir ? Il est, entre autres, l’auteur de La Chanson de Paris, paru en 2005 chez Aumage éditions, avec la préface de son ami Georges Moustaki, déambulation sur les lieux chanson de la Capitale. Et devait, après des années de recherche et de tribulations éditoriales – dont, parfois courroucé, il ne manquait pas de me tenir au courant –, sortir dans les prochaines semaines un autre et passionnant ouvrage sur le même sujet, richement documenté et iconographié.

Un tour de chant de Jean Lapierre, c’était à chaque fois un tour du monde, un invitation à un grand voyage, d’Amérique du Sud en Italie, de Cadaquès à Memphis, d’Essaouira aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Avec toujours des récits et souvenirs. Des chansons faites de détails dérisoires, de l’ordinaire de nos vies… de cette poésie qui constamment le nourrissait.

Lapierre était aussi et pour toujours le fervent témoin tant de Bob Dylan, de Leonard Cohen que de Léo Ferré : il publiait d’ailleurs chaque semaine ou presque sur la page facebook « Léo l’indigné » créée à la suite de son spectacle Hommage à Léo Ferré de mars 2017 à l’Embarcadère d’Aubervilliers.

Ingrate, la chanson ne saura pas à quel point elle est en peine. Pour ma part, mon cœur saigne en abondance. Je t’aime, Jean.

 

« Dur chemin » en trio avec Guillaume Garnier et Claude Yvans : Image de prévisualisation YouTube

6 Réponses à Jean Lapierre, 1949-2024

  1. JEAN HUMENRY 7 février 2024 à 9 h 24 min

    Mon ami voyageur tu as pris le chemin qui va derrière les étoiles. Nous nous croisions souvent, nous appelions de temps en temps, partagions nos indignations souvent. Ton chapeau, ta guitare Martin, tes voyages dans ce Paris que tu aimais et toute cette belle communauté autour de toi de poètes en quête, de gourmands du temps, d’affamés de lumières d’infini.
    Comme tous les poètes tu es parti en catimini… Merci Michel pour ton émouvant appel d’hier au soir…tu avais du mal à y croire.

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  2. ANDRE DELOBEL 7 février 2024 à 14 h 54 min

    Jean était un ami de plus de 50 ans. C’est lui, rencontré à Avignon au début des années 1970, qui m’avait fait découvrir (et rencontrer) Jean Vasca, Gilles Elbaz, Jacques Bertin, Colette Magny. Nos rendez-vous à Grenoble, en plus d’Avignon, et, plus récemment, à Orléans et à Paris, ont toujours été des moments chaleureux et complices. Je fus très touché lorsqu’il me demanda d’assurer la relecture tant amicale que scrupuleuse du manuscrit de son second livre sur les lieux de la chanson à Paris. Aurons-nous le privilège de le voir bientôt publié ?

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  3. Frigara 7 février 2024 à 17 h 20 min

    Le 24 juillet dernier, Jean était à Sète, à Voix Vives, pour donner un concert hommage à Léonard Cohen, « Voyageur sans bagages ».
    Très triste.

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  4. Yann Malau 7 février 2024 à 17 h 51 min

    Putain de nouvelle et encore un ami qui s’en va. On s’était revus l’été, lors d’un petit sejour sur Paris et avions passé notre bel après midi sur Montmartre. Depuis, et comme depuis de nombreuses années, nous échangions régulièrement sur la
    chansons et les notres que nous n’aurons jamais l’occasion de partager ensembles sur les planches.

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  5. Gilles Poulou 7 février 2024 à 17 h 59 min

    J’apprends ce soir la disparition de Jean Lapierre. Tristesse… Il était venu à Lausanne et nous avions, avec Ursula, passé une soirée au restau à parler de Léo, de Jo, de Cohen et de bien d’autres choses que nous avions en commun. Je lui avais offert un tirage de mon grand Caussimon qu’il avait mis au-dessus de son bureau. Il m’avait envoyé un CD avec les enregistrements de John Mc Laughlin pour « Le chien » de Ferré : Un trésor.
    La camarde ne fait pas de cadeaux ces jours…
    Salut Jean !

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  6. Patrick Abrial 7 février 2024 à 18 h 02 min

    Je l’aimais beaucoup, un très bon camarade. Très fin connaisseur de la chanson et adaptateur français de Léonard Cohen son dernier spectacle… une pensée à sa famille…

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