Liz Van Deuq en trio, chez elle c’est aussi chez nous
7 mars 2026, Venelles, MJC Allain Leprest à L’Étincelle,
C’est la troisième fois que je vois Liz Van Deuq, toujours à la MJC, crescendo. Une première partie d’une demi-heure en 2015, et pas avec n’importe qui : le double (triple !) jeu de Presque Oui ( Thibaud Defever et son siffleur, Sylvain Berthe à la flûte et au violoncelle) jouant à renvoyer la balle avec Anne Sylvestre, avec laquelle elle partageait la loge. À peine sortie d’un radio-crochet à France Inter en 2014 et d’un prix Georges Moustaki bien mérité l’année suivante, elle ne devait pas en mener bien large Liz, devant la grande Anne. Mais déjà elle s’imposait avec son énergie, son regard qui ne lâchait pas le public, son humour pince-sans-rire, ses accès de tendresse. En 2018, elle était cette fois-ci en co-plateau, une heure chacune, avec Mélissmell, pour son concert Vanités. Deux féminités battantes mais bien différentes.
Cette fois-ci, c’est principalement pour Traits de caractère (dix sur onze de cet album de 2024), plus une demi-douzaine de chansons fidèles, que Liz revient en trio, avec Bertille Fraisse au violon et Marie Tournemouly au violoncelle, et pour la première fois dans le bâtiment moderne de la Médiathèque L’Étincelle. Joie pour l’ancienne élève du Conservatoire de disposer d’un splendide piano à queue plutôt que d’un simple clavier. Liz au piano, c’est un croisement entre Higelin pour la fantaisie, Manu Galure pour la folie et le combat avec un piano qui n’a plus qu’à bien se tenir, et Jeanne Cherhal pour le charme et la façon de regarder le public de face en jouant de profil, ce qui nécessite une certaine souplesse et une bonne virtuosité.
Mais en même temps, comme dirait un autre Manu, Liz est autrice – sachant particulièrement se jouer des mots pour créer poésie, surprise, humour et fantaisie de sons et de sens, qu’on peut s’amuser à retourner sept fois dans son cerveau. Compositrice renouvelant sans cesse ses atmosphères musicales, interprète à la voix claire et ronde qui peut aussi donner dans la confidence ou dans la nonchalance détachée. Mais encore artiste de stand-up capable de dire gentiment ses quatre vérités, sans ciller, dans la lignée de celles qui ont récemment conquis la scène de l’humour autrefois réservée aux hommes. Maniant le cours de musicologie détaché, aussi bien que la scientifisation du Cœur, « un muscle … Pas de sentiment, seulement des bruits sourds ».
Le copieux programme de chansons (seize, sans compter les intermèdes et le poème minute, traditionnel moment de fausse naïveté qui se termine toujours par le retour d’un avion en papier plié par un volontaire du public) s’enchaîne sans faiblir, et les trois dames s’entendent pour varier et enrichir les ambiances, frappées, pincées, arpégées, caressées, même en claquements de doigts, enveloppant de romantisme, ou dissonant sur les chansons provocatrices (Il faut que vous voyiez la scène du Quand vous êtes là « vous êtes là chez vous – mais chez moi » où la maniaque de la propreté, figée dans ses principes, donne ses consignes à ses hôtes, avec Bertille et Marie martelant le piano, tournant en délire à la Yanowski !). Tant que le seul synthé du concert, Stanley et son aspect american vintage (un sale mec qui se répète, radote et est en boucle !) joue la figuration.
Elle démarre en rythme et en force avec [s]es pas qu’elle aime « Défaire l’équilibre /
Danser de pieds libres » , annonce de cette balance entre joie et mélancolie, celle qui la frappe encore plus les lendemains de concert. Les paroles d’espoir de Du léger sont démenties par une musique dramatique, presque un requiem, et vice-versa, les injonctions joyeuses « Faut que tu t’analyses liz, faut que tu bouges » (une de ses premières chansons) partent d’un doute fondamental. Comme ce Ma carrière est un chantier
« Des blocs, des briques, des ouvertures … droit dans le mur ».
La satire sociétale se cache tout au fond de l’humour de Ceux qui dorment la nuit « Absents au corps, absents encore, rien à perturber / Tout va si bien dans notre société », ou dans cette Vie de cigarette dont elle dévoile à la première personne l’attrait toxique. L’amour, qu’elle nous dit vouloir lui « faire mordre la poussière » à grands coups des marteaux du piano, reste toujours central, comme le sous-entend le double-sens « je voudrais qu’on lui fasse une fête », timide avec ce Béguin renouvelant la grande tradition de la chanson humoristique équivoque où les césures « notre histoire c’est pas fou / C’est pas fou- /-tu, faut pas » suscitent rire ou pleurs, suivant l’humeur. Raté tant qu’on n’a pas avoué son amour, Jeudi « Je dis », ou universel avec ce Quand je tombe « amoureuse d’un peu tout le monde (oui, mais seulement de toi !) ».
En fait, on sort du concert convaincus d’avoir vu un spectacle très drôle, énergisant et se gaussant des petits et grands travers des humains. En y repensant, on se rend compte de la mélancolie récurrente des thèmes, depuis le début du concert « [S]es larmes se mêlent à l’eau pour couler sous les ponts ». Jusqu’à la « chanson pas drôle » de Patrice Mercier, sur les enfants qu’on n’a pas, volontairement ou non, une suite d’observations impressionnistes entre humour et regret, chantée de façon très émouvante. Susciter malgré tout le rire et la bonne humeur avec ce talent-là, n’est-ce pas la meilleure façon de supporter les aléas de toute vie ?
Le site de Liz Van Deuq, c’est ici ; ce que NosEnchanteurs a déjà dit d’elle, c’est là.
« Le cœur est un muscle », 2022, Lignières 
« Les gens qui dorment la nuit » 2024, Lunel 
« Mamour », 2017, Lormes 






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