Ça balance pas mal à Paris
(photo non créditée tirée du site Le Singulier)
En cette mi avril 2026, à la veille du Salon du Livre à Paris, le landerneau littéraire français est secoué comme jamais. Vincent Bolloré, propriétaire du groupe Hachette Livre (Hachette, Grasset, JC Lattès, Fayard, Larousse, etc, soit près de la moitié du chiffre d’affaires annuel du secteur), vient d’évincer Olivier Nora, l’emblématique directeur de Grasset, nouvel acte de la guerre culturelle que mène le milliardaire breton, buldoozer autant que grand argentier de la faschosphère. Une « atteinte inacceptable à l’indépendance éditoriale » pour pas moins de 170 auteurs vedettes de cette maison d’édition, loin de tous être des révolutionnaires – vous pensez, Bernard-Henri Lévy et Frédéric Beigbeder sont du lot ! – qui se rebellent et quittent sine die l’éco-système Bolloré.
Il y a peu Bolloré avait fait de Fayard, autre de ses propriétés, la vitrine de l’extrême-droite avec à son catalogue des Zemmour, Bardella, Sarkozy, De Villiers, Dupont-Aignan, Ciotti… : toute la crème ! Il en fera de même avec Grasset, n’en ayant que faire de la littérature, la combattant même. A l’unisson de ces auteurs, on s’insurgera, bien sûr. En pure perte.
Vous allez me dire : et la chanson ?
Il y a dix ans, Pascal Nègre, le PDG d’Universal-France, a connu le même sort, après dix-huit ans de bons et loyaux services. Et le même implacable bourreau, Vincent Bolloré, dans son combat idéologique qui ne connaissait déjà aucun répit.
A la différence près qu’à l’éviction de Nègre, croyez-vous que la grande fraternité des chanteurs et des musiciens se soit indignée, mobilisée, que nos « grands » artistes aient signé un quelconque appel courroucé, que ceux sous contrat avec Universal aient changé de crèmerie ou même menacé de le faire ? Non, personne. Quand on est chanteur à succès on n’a pas d’opinion (avec Bolloré pour patron, on est prié de n’en point avoir). Si d’aventure on en a, on les tait pour ne pas gâcher le commerce, ne surtout pas compromettre sa carrière, un incident de parcours étant si vite arrivé.
Il y eut juste, l’année d’après l’éviction de Pascal Nègre, une chanson de Lavilliers, Bon pour la casse, qui pourrait se rapporter à l’événement : « Convoqué par le DRH / Et l’inquisition / L’ascenseur monte vers la terrasse / J’me pose une question / Il me dit, si je considère / Votre position / Descendu par les actionnaires / Pliez vos cartons / Je lui dis, il n’y a rien à faire ? / Il me répond non / Et je redescends sur la terre […] Les vigiles de la tour en verre / Balancent mes cartons / Fauchent mes pass / Mais y’a rien à faire, il me disent non / Bon pour la casse / Pas de rédemption ». Souvent questionné sur l’identité de ce cadre licencié, un « ami du chanteur », Lavilliers ne lâchera jamais le nom, restant prudemment évasif. Il faut dire qu’il est chez Barclay, un des principaux labels d’Universal, dont le boss est là-aussi Vincent Bolloré. Lavilliers en est même « le plus vieil employé » selon son expression.
Quand, en juillet 2024, la chanteuse Zaho de Sagazan a été déprogrammée des radios détenues par Vivendi, le groupe de Vincent Bolloré, après ses prises de paroles publiques contre l’extrême droite et pour avoir dénoncé le rôle de Cyril Hanouna, alors animateur vedette du milliardaire d’extrême droite, combien de ses consœurs et confrères s’en sont ému ?
Dénoncer Bolloré c’est prendre le risque d’être viré si vous avez signé chez Universal, d’être interdit de ses médias (télés, radios, presse écrite… ils sont nombreux), de ne plus jamais faire l’Olympia (ça lui appartient aussi). S’opposer à lui, c’est faire face à un pouvoir aux ramifications énormes, qui chaque jour grandit et vous détruit.
Quant au contenu des chansons, des disques publiés chez les labels Bolloré, soyez certains qu’ils ne sont plus porteurs d’idées révolutionnaires, transgressives, que le wookisme n’y est pas tête de gondole.
La galaxie Bolloré est une entreprise idéologique qui n’a que faire de considérations littéraires, artistiques, à plus forte raison de liberté d’expression. N’avez-vous pas remarqué, à quelques exceptions près (des indépendants, assurément) le vide abyssal de la chanson d’aujourd’hui, celle qui jacasse encore dans les grands médias ?
Ceci dit, pour revenir à Nora et à Grasset, je crois que les écrivains sont bien plus courageux que les chanteurs.


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