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Off Avignon 2026, est-ce que reprendre, c’est voler ?

Léonid ©ChOudin

Léonid ©ChOudin

par Franck Halimi, spectacles vus au Off Avignon avant le 15 juillet 2026

Dans mon précédent papier sur Avignon Off 2026, j’ai relevé la dualité entre spectacles de chanson de création et ceux de reprise. Je vais à présent mettre en lumière ces derniers, car ils permettent aux différents publics présents en juillet dans la Cité Pas Pâle de (re)découvrir des répertoires revisités avec plus ou moins de justice et de justesse.

Cette année, je n’ai pas été très original en allant voir mes premiers spectacles chanson du Off à l’Arrache-Coeur. En effet, on sait bien qu’il s’agit désormais du lieu-phare avignonnais pour ce mode d’expression artistique-là. Emma et Pascal Chauvet sont devenus incontournables en la matière et nul ne saurait leur reprocher d’offrir une visibilité certaine à la chanson francophone depuis belle lurette. Et cette année, ils passent encore une vitesse supplémentaire en mettant à l’affiche plus d’une quarantaine de spectacles musicaux et de concerts. Il faudrait donc être sacrément visse-yeux pour échapper à ces projets tous plus ah les chants les uns que les autres !

Et mon premier choix consista à aller voir Leonid (Fabien Daïan au chant-guitare, Remi D’Aversa aux percus, claviers, etc & Benoit Richou à la guitare éclectique) dans leur spectacle-hommage à Renaud (période de ses débuts 1975-1985). Et pour le gamin que j’étais quand je découvris cette œuvre singulièrement revendicative et révoltée, beaucoup de souvenirs sont remontés à la surface. En effet, je me rappelle comme si c’était ce matin du choc que provoquèrent en moi les paroles de son 1er album, alors que j’avais 10 ans et que Cyrille -mon pote de handball et de 6ème- posa « Amoureux de Paname » sur sa platine vinyle Dual. Et en particulier, « Société tu m’auras pas« , « Hexagone«  et « Camarade bourgeois«  ! Il faut dire aussi que, en tant que môme de quartier, avec des poteaux dont les familles faisaient essentiellement partie d’une classe ouvrière bercée par l’oeuvre de Jean Ferrat, notre « conscience politique » était vraisemblablement plus aiguisée que la moyenne. Et c’est exactement à ce moment-là que, « hors et olé« de sa casquette de Gavroche, Renaud débarqua pour dynamiter le genre, en parlantautrement aux générations suivantes, avec une crudité et un niveau de langage inédits jusqu’alors. Ce faisant, il permit aux ados révoltés en germe que nous étions de nous identifier à un modèle bien différent de celui -bien plus « sage et policé« - de nos parents.

Bref, tout ceci pour exprimer le fait que la proposition de Leonid m’attira de façon presque irrésistible pour mon 1er spectacle du Off. Et il faut bien reconnaître qu’ils savent y faire, les gars ! Parce que ça joue d’enfer, avec des arrangements vraiment originaux, ça chante de ouf et ça nettoie les esgourdes à l’acide et à l’humour caustiques… En effet, de sa voix chaude et profonde, l’ancien de Sinsemilia « fait le métier » avec une assurance de vieux routier et ses 2 comparses envoient la sauce avec un enthousiasme de jeunes premiers. Et le résultat renouvelle indubitablement l’œuvre première de Renaud, en l’améliorant même, justement du fait de ces qualités musicales de première bourre.

Même le propos initial de la mise en scène ses parents laissant l’enfant Fabien se faire éduquer par les chansons de Renaud - m’a fait entrer plein pot dans un spectacle que je goûtai avec délectation. Mais, trop d’interventions dans les intertitres, ainsi que des harangues un tantinet forcées en direction du public, m’ont quelque peu « fatigué » au fil du spectacle. Pour autant, à chaque fois que musique et chanson reprenaient le pas, cette revisite me captivait. Conséquemment, outre ce léger bémol minorisant quelque peu mon enthousiasme, j’ai vraiment aimé cet innovant hommage iconoclaste au chanteur énervant.

Jean-François Léger © Christophe Oudin

Jean-François Léger © Christophe Oudin

J’ai ensuite immédiatement enchaîné avec « 60 ans de bossa-nova«  interprété par Jean-François Léger. Seul à la guitare accompagnant sa voix semblant modelée pour cette forme musicale, le québécois nous prend par l’oreille pour nous raconter l’histoire de cette « nouvelle vague« , qui déferla sur le Brésil à la fin des années 50, avant de surfer sur le monde entier. Et des tubes initiaux du diplomate-poète Vinícius de Moraes et du compositeur Antônio Carlos Jobim ou du chanteur-guitariste João Gilberto aux adaptations de crooners américains de la trempe de Nat King Cole ou Frank Sinatra, en passant par le français visionnaire Pierre Barouh et le métèque ouvert sur le monde George Moustaki, notre « cantor«  nous transporte sur les ailes d’une musique voluptueuse créée par de jeunes artistes de la middle-class carioca pétris de jazz, dans un contexte politique troublant et troublé. Et l’air de rien, mais avec l’assurance tranquille de celui qui sait parfaitement où il souhaite nous conduire, l’affable américain du nord rend justesse à l’Amérique du sud et à ce genre suave, d’une façon à la fois convaincante, subtile et délicate. Mais, ce qui est vraiment agréable dans ce « spectacle-bonbon » (qui fond dans l’oreille tant il est doux et apaisant), on a vraiment la sensation d’avoir été transporté d‘une caniculaire et volcanique société ô combien tourmentée à un oasis rafraichissant et régénérant totalement hors du temps. Ce qui m’a alors traversé l’esprit, c’est que son interprète porte son patronyme avec une justesse rare…

Mais, même si ça fait un bien fou, nous sommes, une fois encore, dans un spectacle de chansons plus reprisées que les shows-sets des clubs d’Ipanema ou de Copacabana… Ce qui me fait revenir à cette question initiée dans mon précédent papier sur le Off d’Avignon 2026 : pourquoi la reprise envahit-elle toujours plus les programmations aux dépens de la création ?

Et bien, il se trouve que hors du fait d’écrire pour Nos Enchanteurs, je coordonne artistiquement l’association d’éducation populaire Label Épique, qui a l’honneur et le bonheur d’accompagner en production et en diffusion de beaux humains, artistes de surcroît, de la trempe des Daniel Fernandez, Bernard Joyet, Christian « Mansour » Léchenet et Sidi Naïm, qui sont tous des auteurs-compositeurs-interprètes ne faisant quasi exclusivement que de la création. Et il est vrai qu’il est de plus en plus compliqué de les faire tourner comme auparavant : mais, quoi faire, alors ? On peut récriminer, stigmatiser, fustiger, tempêter, pester (et je vous épargne le restant du dictionnaire des synonymes), se plaindre, voire porter plainte… épikoi ?… Pour ma part, j’ai une forte propension à défendre becs et ongles l’idée lancée par le précieux Jean-Claude Barens, il y a quelques années déjà, de créer, à l’instar du cinéma, une sorte de label « chanson d’art et essai ». Car en construisant un cadre protecteur qui favoriserait une « chanson de qualité » -basée sur des écritures textuelles et musicales singulières-, (tant en création, qu’en production et en diffusion), on lui offrirait une sécurité économique, permettant de surcroît une forme d’émergence de nouveaux talents. Mais, bon… pour ce faire, une véritable mobilisation de tout le secteur doit se construire pour faire pression sur les pouvoirs publics… et ça, par les temps qui courent trop vite, c’est loin d’être gagné !

Des sorcières comme les autres

Des sorcières comme les autres

Mais, dans l’attente de ce grand soir, il faut bien tenter de survivre de nos métiers… Des idées émergent alors, telle celle de Marie & Éric Pellerin organisateurs du festival breton Les Originales (« chansons vagabondes en Pays de Morlaix« ) depuis une douzaine d’années. Amoureux d’une chanson ouverte et rassembleuse, ils ont eu la riche idée de réunir autour de l’œuvre d’Anne Sylvestre des « chanteuses d’expression et de caractère » que le couple apprécie particulièrement pour monter un spectacle intitulé « Des sorcières comme les autres« . Et « l’originalité » de la proposition réside dans le fait d’entrelacer des chansons de la grande Anne avec celles de Nawel Dombrowsky, Garance, Lily Luca, et Yoanna. Et de ces 6 singularités, harmonieux mélange de reprises et de créations, naît un spectacle qui entraine irrésistiblement le spectateur dans un torrent de questionnements sociétaux sur le monde tel qu’il va (mal ? mâle ? malle ?) et sur la pertinence d’une réflexion féministe dans une société calcairisée par un patriarcat ancestral. Et l’une des forces de ce spectacle touchant, c’est le fait que chacune des personnalité parvient, en très peu de temps, à émerger et à se faire sa place de choix dans « le game« . On ne se pose alors résolument plus la question de cette lutte sororicide entre création et reprise, car une chanson bien écrite, bien arrangée et bien interprétée est indubitablement un acte artistique à défendre et à privilégier aujourd’hui. Et peu importe, en fin de compte, qu’elle ait été composée par Hildegard Von Bingen au début du XIIe siècle ou par Sarclo la nuit dernière !

Tiens… Sarclo, justement, pourquoi parler de lui ici ? Hé ben, parce qu’il a décidé de venir jouer à l’arrache son spectacle -« Chanson française de qualité suisse« - entremêlant ses traductions des chansons de Bob Dylan avec les siennes propres. Il ne fait donc pas le Off (et à ce titre ne figure pas dans le programme de ce marché pléthorique), mais dans le Out d’Avignon, dans un lieu bien situé rue Thiers, mais improbable, le bar cabaret Le Marseillais. Quand on cherche sur Internet, il est indiqué que l’endroit est définitivement fermé, alors qu’il est bel et bien ouvert, avec une programmation éclectique, voire underground.

SARCLO affiche OUT Avignon

SARCLO affiche OUT Avignon

Mais, revenons à notre chanteur suisse romand talentueux, mais qui se protège comme il pleut en jouant les atrabilaires amoureux. À l’instar d’un Didier Super - mais, plus fatigué et moins fatigant -, il provoque toujours par sa liberté de ton et ses saillies offensives (Patrick Bruel et Bertrand Cantat sont rhabillés pour live-air !), mais chante et joue beaucoup mieux de la guitare que l’humoriste nordiste. Et puis, surtout, quelle magnifique idée que celle de traduire quelques-unes des plus justes « protest songs«  de Dylan pour en faire du « protestant romand » à la Sarclo ! Parce que cette « conférence« , basée sur le concept de « mentir vrai« , nous montre un homme dans toute sa condition humaine ayant besoin d’exprimer son admiration pour le Prix Nobel de littérature sous cette forme chantée. Et quand la question se pose de savoir si le mec est poète et révolutionnaire, Bob Dylan répondavec une espèce de candeur naturelle : « non, je me vois plutôt comme un type qui danse et qui chante.« 

Sarclo, lui, puise également sa vision du monde dans les écrits de l’un de ses compatriotes ayant vécu à cheval entre le 19e et le 20e siècle, Louis-Ferdinand Ramuz : « on a beau dire, on a beau faire, on est mené« . Ce qui en dit long sur sa « désabusion«  de la société… Et c’est certainement à cet endroit-là que Sarclo est sur la même longueur d’onde que Dylan : quand on demande au natif de Duluth (Minnesota« elle veut dire quoi votre chanson ?« , celui-ci répond « vous l’avez écoutée ? Hé ben… c’est dedans !« Et c’est donc dans cet irrépressible besoin d’être sincères avec eux-mêmes (=> sans concession avec leurs semblables si différents) que se retrouvent alignés sur la même portée musicale Dylan et Sarclo. Et ce, dans un objet artistique d’apparence fragile, mais pourtant solide comme un fil de soi(e), mais en dehors de cette « échelle de la complexité en poésie » dont l’helvète a imaginé une gradation de 1 à 12 – la plus basse correspondant à l’oeuvre d’Yves Duteil et la plus hot à celle d’Hubert-Félix Thiéfaine… (no comment).

Et si, pour Dylan, « faire de la poésie, c’est avoir le sens de l’imaginaire« c’est bel et bien Sarclo qui finit par avoir le dernier mot dans cette histoire, avec ce chef-d’œuvre qu’est « Joli foutoir« . Alors, finalement, est-ce que « reprendre, c’est voler«  ? Le débat reste ouvert, mais il faut bien reconnaître que, quand c’est bien foutu, on est en droit de se sentir l’âme d’un oiseau rebelle : affaire à suivre

- Franck HALIMI

 

- Leonid – ma vie son œuvre Renaud 1975-1985Leonid
du 04 au 25 juillet 2026 à 13H30(relâche les mercredis)

- 60 ans de bossa novaJean-François Léger
du 04 au 25 juillet 2026 à 15H (relâche les mercredis)

- Des sorcières comme les autresNawel Dombrowsky / Garance / Lily Luca / Louise O’sman / Yoanna
du 04 au 14 juillet 2026 à 21H35(relâche les mercredis)

[c'est fini mais vous pouvez voir Yoanna en solo à 21h35 jusqu'au 25, relâche le 22]

au

Théâtre de l’Arrache-Coeur(13 Rue du 58ème Régiment d’Infanterie)

 

chanson française de qualité suisse – Sarclo (OUT Avignon)
du 13 au 17 juillet 2026, et le vendredi 24 et samedi 25 juillet à 13H, et le 1,2,4,6,7,8 août 2026

bar cabaret Le Marseillais – 25 rue Thiers

 

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