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Le respect, c’est pas sorcier

Extrait d'une pochette de disque

Anne Sylvestre (détail d’une pochette de disque)

Plus d’un an après, l’affaire fait encore grand bruit dans le microcosme, et s’apparente souvent au pur et stupide lynchage par des ayatollahs qui trouvent là un facile os à ronger.

Tant pour rendre hommage à son auteure que pour participer à la cause des femmes, deux artistes québécoises, Laetitia Isambert et Nathalie Doummar, ont repris la chanson Une sorcière comme les autres d’Anne Sylvestre, en une interprétation ma foi assez enthousiasmante. Selon elles « une chanson d’espoir, de ralliement, au nom de la sœur, de l’inconnue, de la mère, de la moche, de la belle, de la fille de brume ou de plein ciel… » C’est généreux dans l’intention, qui plus est talentueux dans l’expression. Les commentaires d’alors furent tous dithyrambiques. Mais… Mais il manque une strophe à la chanson : « S’il vous plaît / Soyez comme je vous ai / Vous ai rêvé depuis longtemps / Libre et fort comme le vent / Libre aussi / Regardez je suis ainsi / Apprenez-moi n’ayez pas peur / Pour moi je vous sais par cœur ». Stupeur, indignation. Si reprendre une chanson est autorisé, on ne peut la modifier de quelque manière que ce soit (dans le cas présent, l’écourter) sans l’accord de son auteur. C’est ballot, ce n’est pourtant pas si « sorcier » que ça de contacter l’auteure et le lui demander… Toujours est-il qu’Anne Sylvestre s’y est à bon droit opposé et que, à ce titre, le débat est clos. Même si, dit-on, le public la réclame à corps et à cri, la vidéo incriminée, objet du délit, n’est plus disponible, ni sur Youtube ni ailleurs.

Qu’importe la (remarquable) qualité de l’interprétation, il y a eu faute. On doit à l’auteur (le cas échéant à ses ayant-droits) le respect de son œuvre. Ça ne souffre d’aucune exception. Ce qui, constatons-le, n’est pas toujours le cas dans le monde de la chanson.

Si Valérie Ambroise, émérite repreneuse du père Brassens, chantait Une jolie fleur, c’était sans le fameux couplet « Ell’ n’avait pas de tête, ell’ n’avait pas / L’esprit beaucoup plus grand qu’un dé à coudre / Mais pour l’amour on ne demande pas / Aux filles d’avoir inventé la poudre », qu’elle trouvait misogyne. Alors pourquoi reprendre cette chanson si c’est pour la censurer ?

On sait l’exemple des Oiseaux de passage, du chanteur à la pipe, tiré du poème de Jean Richepin. Le texte d’origine est long, et Brassens a « coupé » dedans, choisi seulement certaines strophes pour en tirer une chanson. Sans venger Richepin (encore que), Rémo Gary chante l’intégralité du poème, sur la musique de Brassens, et ça devient un monument. De coupes en variantes, le natif de Sète fut coutumier du fait. Ainsi Les passantes, d’Antoine Pol, lui aussi amputé de quelques couplets. Que Le Forestier rétablit bien après, dans une interprétation fameuse. Ce même Maxime qui se permit, en 2010, de reprendre ce sanctuaire inviolable qu’est La chanson de Craonne, en l’amputant, ne se sentant pas, pauvre chou, d’en chanter l’ultime couplet, trop violent à son goût : « Ceux qu’ont l’pognon, ceux là r’viendront / Car c’est pour eux qu’on crève / Mais c’est fini, car les troufions / Vont tous se mettre en grève. » Quatre vers qui n’enlèvent rien ou pas grand’chose à la charge de cette chanson, mais dont l’absence exonère les possédants et ce n’est pas neutre. En 1917, cause ou conséquence de cette Chanson de Craonne, des mutineries et menaces de grève s’insinuèrent dans les rangs de poilus refusant de retourner au front. Succédant à Nivelles, Pétain, le vainqueur de Verdun, reprit les choses en mains et fit fusiller des soldats. Ces « fusillés pour l’exemple » que Le Forestier efface bêtement d’une chanson historique. Prenant pour exemples Brassens ou Ferré, Le Forestier a souvent justifié par le passé le fait qu’on puisse retailler un texte. Mais, sauf à réécrire l’Histoire, on ne peut, de quelque manière que ce soit, réduire cette Chanson de Craonne. Jouer du ciseau avec, c’est pisser sur la mémoire des poilus.

Je sais, vous allez me dire que plus personne, depuis longtemps, ne chante ni ne connaît les six autres couplets de ce chant sanguinaire qu’est La Marseillaise… Alors, soyons cohérents : choisissons un autre hymne, et quitte à faire moins violent !

Des exemples de textes remaniés, amputés, il y en a cent et mille. Ils se ramassent à la pelle, comme ces Feuilles mortes de Prévert, qui s’affranchissent d’un de leurs couplets. Et ces chansons « traditionnelles », toutes polies avec le temps, retouchées sans cesse pour en arriver à la forme parfaite que nous connaissons. L’appropriation par le peuple s’est peu souciée des versions d’origine qui, du reste, n’étaient ni déposées ni bien souvent consignées sur papier.

Je suis de ceux qui pensent qu’in fine, une chanson échappe à son créateur et devient un jour un bien commun, qu’elle soit tombée ou non dans le domaine public. Il n’empêche : une chanson est un tout, trois ou quatre minutes, peu et beaucoup à la fois. S’il est souvent souhaitable d’en régénérer l’orchestration, cause parfois de rapide obsolescence, on ne peut se permettre d’en faire ce que l’on veut. Interprétez-la comme une chanson vivante, pas comme le fruit d’une mutilation volontaire.

 

Anne Sylvestre « Une sorcière comme les autres » :

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6 Réponses à Le respect, c’est pas sorcier

  1. Cyril Schreiber 11 août 2020 à 21 h 50 min

    Je suis pour le respect de la chanson originale… mais aussi pour la réappropriation personnelle (avec ou sans couplets manquants) ! Regardez le « Aragon » de Thomas Dutronc, qui n’a plus grand-chose à voir avec la structure originale du poème d’Aragon, et pourtant le message et l’émotion sont là !

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  2. Marc Gicquel 12 août 2020 à 9 h 15 min

    Tu pourrais ajouter « Fredo » de Bernard Dimey dont les frères Jacques ont coupé le dernier couplet, de révolte, anarchiste, Réduisant cette chanson à une histoire drôle dans le milieu des petits voyous.

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  3. Jean Pierre Laurant 12 août 2020 à 9 h 17 min

    Pourtant le dernier couplet était incontournable. Aujourd’hui rien n’a changé

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  4. André Robert 12 août 2020 à 18 h 48 min

    J’enrage quand je vois des chefs de chorales mettre à leur programme « La ballade nord-irlandaise » en supprimant systématiquement le couplet « Tuez vos Dieux à tout jamais… »
    Pas seulement parce que c’est interdit par la loi, mais parce que ça change complètement le sens de la chanson !
    Ces bien-pensants précisent qu’ils ne peuvent quand même pas faire chanter ça dans une église !!
    Ah bon ? Tu m’étonnes !

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  5. Claudine Brossard 13 août 2020 à 12 h 02 min

    Débat intéressant mais réservé, j’espère, aux professionnels de la profession. Ceux qui fredonnent et chantonnent auprès de leurs fourneaux ont parfois bien du mal à trouver le texte exact des chansons.

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  6. nadecorce@gmail.com 15 août 2020 à 10 h 56 min

    Il me faut du temps pour neutraliser mes opinions…
    Voilà ce qui me vient : si la vie est mouvements, la création est une authenticité arrêtée. Elle comporte ses notes ses mots ses soupirs ses vérités. Tous s’accordent à l’auteur son moment,son expression. A ceux-là pas de censure pas de sabotage pas d’extraction…

    Mais la vie est mouvementée : un texte historique signé de son auteur, peut inspirer dans les vagues sas et ressas des baigneurs nouveaux nés.

    Finalement ce que tu as hérité de tes pères acquiers le, pour le posséder,

    citation chinoise sauf erreur ou omission que vous me pardonnerez.Nade D.

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