Cabiac 2026. Jean-Yves Liévaux, l’équilibriste des émotions
Jean-Yves Liévaux à Cabiac (photos Ghislain Debailleul)
1er août 2026, festival « Bonjour les humains », Cabiac (Gard),
La vie vous réserve parfois bien des surprises. Tenez, la semaine dernière, j’ai eu l’occasion de côtoyer pendant quelques jours Jean-Yves Liévaux, qui formait avec Viviane Cayol le duo Alcaz. D’emblée on devise avec un homme chaleureux, enthousiaste et joyeux quoique très vite montrant des signes de fragilité. Sans même connaître son histoire personnelle, on devine qu’un drame profond l’a marqué d’une manière indélébile. Touché par l’homme, j’ai peur d’être déçu par l’artiste qui va nous offrir son récital dans quelques heures. Situation totalement insolite car, jusqu’à présent, j’avais plutôt eu peur d’être déçu par l’homme qui se cachait derrière l’artiste.
Le soir tombe doucement sur le petit théâtre de verdure de Cabiac où Anne-Marie et Jofroi animent, depuis quelques années maintenant, le festival « Bonjour les Humains ». Jean-Yves Liévaux nous surprend d’emblée. Il arrive par l’arrière du pré en descendant lentement entre les spectateurs. De rangées en rangées, l’émotion est palpable alors qu’il interprète un passage de L’Équilibriste de Christian Bobin.
« Avant de séjourner dans ce pré, je travaillais dans un cirque. J’avais un numéro d’équilibriste avec une amie, une femme à tête de jument. Tous les soirs, nous faisions une petite promenade sur un câble, à sept mètres au-dessus du sol. Mon amie partait d’un bout du câble, moi de l’autre. Nous devions nous rencontrer au milieu, nous embrasser, puis regagner nos perchoirs, en marchant cette fois sur les mains. Dix ans sans une chute. Puis quelque chose est arrivé. Une chose minuscule au début. Mon amie s’est plainte d’une douleur dans le dos. Elle a pensé consulter un médecin mais tout a été trop vite. Deux bosses sont apparues qui sont devenues deux ailes en une nuit. Les spectateurs ont apprécié ce qu’ils croyaient être un raffinement de mise en scène. Les enfants surtout étaient en joie. Pour eux, rien d’impossible. Un corps de jeune femme, une tête de jument, deux ailes bleues entre les épaules, rien ne les choque. Il y avait un trou dans le chapiteau : la veille, un orage avait tourmenté la toile. Des grêlons l’avaient déchirée. Par le trou un peu de vent passait. Rien d’ennuyeux, la représentation n’avait pas été annulée. Nous avons commencé notre numéro. Quand nous avons parcouru, elle et moi, notre moitié de câble, nous nous sommes embrassés comme d’habitude, un peu plus fort que d’habitude peut-être, puis mon amie a battu des ailes et, en une seconde, elle s’est envolée par le trou dans la toile. Les applaudissements ont duré une heure. Je ne l’ai jamais revue. »
En relisant ce texte magnifique, je réalise ma vanité. Vouloir écrire un article qui résume en quelques mots le flot des émotions brassées pendant ce récital serait une trahison. J’ai aussi conscience de la vacuité d’un tel exercice tant on pressent que ce récital sera chaque soir différent, en perpétuelle évolution. Selon le public présent, l’état d’esprit de l’interprète ou l’ombre plus ou plus présente de l’être aimé. Néanmoins des images ressurgissent.
Deux chaises, et non pas une seule, sur la scène. Le poing levé qui se change en main tendue vers le ciel à la fin de Freedom-Libertad. Un jeu de guitare tantôt flamboyant, tantôt poétique. La reprise d’une chanson de Félix Leclerc ou de Georges Brassens qui permet à l’Alcazien de lancer des balles, de mettre son cœur au cœur des refrains comme dirait Gilbert Laffaille. Le tintement cristallin de la sonnette de réception d’un hôtel, signe de la présence bienveillante de sa chère Viviane. L’éveil de l’astre lunaire qui se découpe au-dessus de la sombre végétation, prélude à la dernière partie du récital. Les étreintes dans le public. Et enfin les dernières notes fredonnées par les spectateurs pendant que Jean-Yves Liévaux se retire sur la pointe des pieds.
C’est un funambule, entre sourires et larmes, qui s’éloigne sur son fil. C‘est un contorsionniste, entre rires et grimaces, qui quitte le plateau. Mais c’est un véritable équilibriste des émotions, porté par les vents, qui reste et restera longtemps dans nos cœurs.
Le facebook de Jean-Yves Liévaux, c’est ici ; ce que NosEnchanteurs a déjà dit de lui, c’est ici.


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