Mouhet 2026. Jérémie Bossone, le mur du son
Jérémie Bossone (photo Didier Kovacs)
25 mai 2026, Festiv’en Marche, Mouhet (Indre),
Avant le concert, je disais à une des bénévoles du festival que, là où passe Bossone, ça reste le grand moment du festival, quelque soit la qualité, indiscutable, des artistes qui l’ont précédé. Ça n’a pas loupé. En ce coin de l’Hexagone où les frères Bossone n’avaient pas encore mis les pieds, Jérémie et Benjamin ont franchi le mur du son en un set impeccable, d’une intensité inégalée : du jamais vu, jamais entendu en cette salle, inimaginable l’instant d’avant. La délicate chanson s’est, par eux, puissamment faite rock, tout aussi raffiné, plus même, qui respire en de sombres dramaturgies. Il suffit de voir l’ovation du public pour constater l’ampleur du succès. C’est partout pareil.
On a présenté Bossone comme « un Ovni dans le paysage de la chanson française ». Ovni, je n’en suis pas sûr, mais dans cette chanson dite « à texte » et pour le public de celle-ci, indiscutablement. Il y a un peu, beaucoup, de la tectonique des plaques en lui, en eux.
Un autre que lui chantait jadis La Nuit je mens. C’est par un mensonge que Bossone entame son set : « Moi qui me prétends écrivain / Eh bien ce soir j’ai rien à dire… » Bossone va, dans l’instant, démentir ses vers, sévère. Chaque chanson sera une plongée dans la nuit, une plainte amoureuse, une spirale dans le doute, le glauque, le poisseux. Et de nous entraîner dans un étrange et savoureux malaise…
Deux beaux mecs sur scène, tout en muscles, de noir vêtus. Ils ont la grâce, l’esthétique, l’infini raffinement du geste. L’un à ses machines, l’autre en voix-guitare, ils font improbable chorégraphie, transes de leurs corps, danse abstraite, quasi tribale, épousant tant la musique que l’émotion, participant à la dramaturgie de chaque instant, portée par des titres d’une intensité rare, le sommet étant Spirale, genèse d’un homicide sur fond de misère et de ce succès qui ne vient pas, une bohème que ne renierait pas Aznavour, qui vire au cauchemar. « Avec ton amour et ma niaque / Je suis plus fort que Rastignac […] Tourne le temps / Betty je t’aime tant… » La dernière note est fatale. Souffle coupé, vous en restez sans voix.
Il faudrait isoler chaque titre pour mieux l’analyser, mais tout s’apprécie dans l’énergie de Bossone, son verbe dru, sa poésie indomptée.
Rien de nouveau en fait pour qui les suit : le concert est fait de titres tirés de ses quatre albums, superbe compilation où chaque titre, chaque scène, s’ébroue dans le noir : Stendhal sous le préau, Le Cercle, Patricia, Dis à ta mère, Playmobil, répertoire taillé dans la force, parfois la crudité des mots.
A quelque titre que ce soit, chaque chanson est une plongée dans l’inconfort, l’effroi. Comme Tigre, peluche avec lequel l’enfant fait face à l’adversité, les coups du sort. Et pourtant, toujours, ce leitmotiv de pure dignité : « N’oublie jamais mon fils / Qu’il faut aimer les hommes ».
Et cette reprise de Göttingen, aussi déchirante que l’original, plus même : « Ô faites que jamais ne revienne / Le temps du sang et de la haine… »
Éclaircie dans le sombre, cette Page blanche que Bossone a écrit pour son aînée qu’est Francesca Solleville, avec le lyrisme qu’on prête à celle-ci.
On ne peut se distraire d’un concert des Bossone, on y vit autre chose, quasi indescriptible, qui tient tant de la beauté que de la douleur. On vit différemment. On ne peut tout à fait dire qu’on aime un tel concert, juste en accuser le coup, et à la fin ramasser ses émotions. Si d’avance on a numéroté ses abattis.
Le site de Jérémie Bossone, c’est ici ; ce que NosEnchanteurs a déjà dit de lui, c’est là.




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