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Off Avignon 2026. Lacouture, maître en scène

 Mon Cabrel sans guitareBastien Lucas - jusqu’au 25 juillet 2026 à 14 h 4(relâche les mercredis) à l’Arrache-Cœur.

Oser Reggiani – Jean-Louis Cassarino / Thierry Garcia - jusqu’au 25 juillet 2026 à 17 h (relâche les lundisau Théâtre des Vents. 

Tribu NougaroLaurent Malot / Franck Steckar / Christophe Devillers – jusqu’au 25 juillet 2026 à 18 h (relâche les mercredis) à l’Arrache-Cœur.

À l’instar d’un vêtement, un spectacle se construit à partir d’une idée qui, au fil des différentes étapes de création, va prendre forme pour habiller les êtres et l’espace, afin de les offrir au regard du monde. Alors, certes, on peut ne pas y attacher d’importance et ne s’intéresser qu’au fond des choses. Mais, il n’empêche que la façon que l’on a de se montrer et de se présenter n’est pas neutre. Car elle induit une notion ne relevant pas uniquement de l’apparence, mais qui revêt un véritable message à faire passer de l’émetteur au récepteur. C’est l’une des raisons pour lesquelles la fringue est devenue un phénomène de mode et la mise en scène un facteur déterminant pour la compréhension, la beauté et la réussite d’un spectacle. Conséquemment, à moins d’être naturiste, il faut savoir choisir entre le sur mesure et le prêt à porter pour exister aux yeux du monde. C’est ce qu’on appelle la mise en scène.

Aussi, suite à une discussion entre mon ami journaliste d’Hexagone Mick Gallas et Xavier Lacouture, me suis-je dit qu’il serait judicieux d’aborder la question de la mise en scène dans les spectacles de chanson du Off d’Avignon 2026. En effet, rarement abordée, cette thématique me travaille depuis belle lurette et, à la lecture du programme, j’ai constaté que le nordiste en commettait trois cette année. Après des débuts couronnés de succès en tant qu’auteur (pour lui-même et pour d’autres), compositeur et interprète, et ce avec un succès certain, Xavier Lacouture mène en parallèle une carrière originale de coach et de metteur en scène. Sa rencontre avec Mario Gonzales (issu du théâtre du soleil d’Ariane Mnouchkine) fut déterminante dans son parcours. Elle est à l’origine de sa démarche sur la place de la mise en scène dans ce domaine très particulier qu’est la chanson. Un cheminement axé sur la recherche de la sincérité et l’émotion, où le fond n’est jamais sacrifié à la forme. En 2003, à la demande du Festival de Tadoussac, il coordonne « les chemins d’écriture » sur une approche originale des techniques de sollicitation à l’écrit. Depuis, ce concept a été décliné en France dans de nombreuses sessions, à la Manufacture Chanson comme au Studio des Variétés et ailleurs. Cette riche expérience et son intérêt pour le talent d’autrui l’ont également conduit à monter des dispositifs d’aide aux artistes dans le cadre du Off d’Avignon. Depuis un mi-centenaire, ce personnage incontournable de la chanson d’expression aide à des formes originales du développement de l’imaginaire. C’est donc à tous ces titres que j’ai eu envie de me pencher sur les trois spectacles mis en scène cette année par Lacouture dans le Off.

 

1. MUSIQUES

Mon Cabrel sans guitare (Crédit Homework)

« Mon Cabrel sans guitare » (Crédit Homework)

Le premier est un solo. Avec « Mon Cabrel sans guitare », Bastien Lucas aborde l’œuvre du chanteur gersois sur le fil de sa propre vie. Ses parents lui ayant offert l’un de ses vinyles à l’âge de six ans l’animal va l’user jusqu’aux tréfonds de ses microsillons et s’approprier des chansons qui vont construire sa vision du monde. Mais, ici, point de guitare, mais un piano qui, sensiblement et imperceptiblement, va entrelacer l’apprentissage des grands classiques (Bach, Mozart, Schubert, Debussy, Fauré, Satie) à ses amours cabréliennes. Chercheur (et trouveur) d’harmonies – qui sonnent à l’oreille du béotien comme du passionné  les études musicologiques de Bastien lui permettent de mettre en relation sensuelle et en perspective passionnante chanson populaire et musique savante. Et c’est grâce à une mise en scène sobre mais parlante (avec des pochettes de disque qui vont, au fil du spectacle, composer le puzzle d’une vie sonore habitée) que Xavier Lacouture parvient à dévoiler un Bastien Lucas alter naïvement et alternativement lunaire et terrestre, classique et excentrique, doux et ferme, mais toujours lumineux. En effet, cet air de ne pas y toucher – tout en ayant un toucher virtuose, mais sans désir d’en remontrer – nous touche, du fait d’une sincérité cash et sans affèterie, une façon nature-peinture de nous raconter une vie singulière. Ici, Xavier Lacouture met en scène la trajectoire d’un soliste classique nourri et animé par LES musiqueS, qui n’érige jamais le classique comme LA GRANDE musique et la chanson comme un genre MINEUR. Ce spectacle – dans lequel Bastien Lucas n’hésite pas à égratigner certains choix musicaux de Cabrel – s’avère finalement être un véritable chant d’amour et d’humour, réconciliant classique et chanson populaire : c’est donc fromage ET dessert et les gourmets-gourmands dont je suis en ressortent comblés et ravis.

2. THÉÂTRE

"Oser Reggiani"

« Oser Reggiani »

Le deuxième spectacle chapeauté par Lacouture est un duo. Avec « Oser Reggiani », Jean-Louis Cassarino et Thierry Garcia nous racontent un Serge Reggiani aussi vrai que nature, avec ses élans, ses failles, ses éblouissements, ses errements… Déjà, le très beau visuel de l’affiche m’avait interpellé… et le spectacle m’a conquis. En mixant habilement chansons célèbres – et moins connues – pas sages de son bouquin « Dernier courrier avant la nuit » (« dans ce livre, j’ai voulu écrire à des gens, morts ou vivants, pour leur dire ce que je n’ai jamais osé leur dire »), traces sonores empreintes d’une sincérité peu commune avec la voix de Reggiani, un texte rare « Dans le miroir » et liaisons subtiles écrites par Xavier Lacouture lui-même, le metteur en scène retrace une vie parallèle à celle d’un comédien-chanteur sonné par son parcours chaotique. Sur scène, un guéridon, un porte-manteau, une chaise et un bureau : simple, basique. Mais, surtout, deux hommes. Jean-Louis Cassarino nous conte, nous raconte, nous chante, de sa belle voix enveloppante, le cheminement de cet italien de France (ou bien français d’Italie), en regrettant de ne pas lui avoir fait savoir toute l’admiration qu’il lui portait. Mais, outre le choix habile du répertoire – qui jongle entre nostalgie (« L’absence », « Il suffirait de presque rien », « Sarah », « Le souffleur »,…) et facéties (« Le barbier de Belleville », « Quand j’aurais du vent », « L’homme fossile »,…) – il y a le fantastique Thierry Garcia qui, par la grâce de sa guitare sertie de notes, toutes plus précieuses les unes que les autres, offre un écrin de velours aux mélodies composées par, excusez du peu, Raymond Bernard, François Bernheim, Gérard Bourgeois, Jacques Datin, Alice Dona, Joël Favreau, Alain Goraguer, Michel Legrand, Georges Moustaki et Pierre Tisserand. Et chacune des compositions se voit singularisée par le subtil toucher et la créativité unique du guitariste le plus « pâte à modeler » que je connaisse. Quant aux mots de Jean-Loup Dabadie, Bernard Dimey, Jean Dréjac, Claude Lemesle, Eddy Marnay, Georges Moustaki, Jean-Max Rivière, Philippe Sizaire, Pierre Tisserand, Paul Verlaine et Boris Vian (Reggiani savait choisir les auteurs des textes qu’il servait !), ils sont pressentis, sentis et ressentis par un sacré comédien-chanteur dont le timbre chaleureux m’a captivé ! Jean-Louis Cassarino nous prend par la main, par le regard et par l’oreille et nous entraine sur son chemin escarpé, mais pavé de bonnes intentions. Alors, oui, certes… il y a un aspect un tantinet suranné (comme cette expression, d’ailleurs…) dans l’oeuvre de Reggiani : on se balade sur des ambiances des années 70, comme dans les films de Claude Sautet, avec ce je ne sais quoi que d’aucuns pourraient trouver dépassé. Mais, pour ma part, en écoutant et en regardant ainsi Cassarino et Garcia me faire de nouveau rencontrer Reggiani à travers la mise en scène cousue main de Lacouture, je me suis retrouvé comme lové dans le cocon d’une pièce de théâtre dont l’unité d’espace et de temps aurait été suspendue. Et cela m’a procuré un bien fou !

3. CINÉMA

"Trio Nougaro" (photo non créditée)

« Tribu Nougaro » (photo non créditée)

Le troisième spectacle drivé par Lacouture est un trio. Avec « Tribu Nougaro », Laurent Malot et ses deux extra-multi-instrumentistes Christophe Devillers et Franck Steckar nous embarquent dans un voyage – moins intimiste que les deux précédents spectacles ici évoqués – comme qui dirait dans un véritable tourbillon ! En effet, la traversée du répertoire du petit taureau occitan par le chanteur, les musiciens et le metteur en scène permet une espèce de sarabande échevelée où la force des textes le dispute à une émission vocale puissante ou délicate selon les titres (Laurent Malot est un chanteur sensible accompli), à des arrangements toujours créatifs au regard de ce que la chanson raconte (quels medleys brésilien, africain et américains transcendantaux !) et à une interprétation instrumentale qui s’accorde en tous points (Devillers et Steckar jazzent et déroulent leur art avec un plaisir non dissimulé). Quant à la mise en scène – quasi-invisible, mais sacrément efficace – elle est le fruit d’une maitrise totale dans la compréhension de l’œuvre de l’homme aux semelles de swing : en effet, dans le droit fil d’un Hitchcock maître du suspense ou d’un Clouzot diabolique, Lacouture nous entraine sur les traces du barde toulousain comme le ferait un film noir. Et c’est au travers de touchantes archives sonores s’affranchissant des époques que Claude N. et Laurent M. dialoguent entre les chansons, pour parvenir à brosser un remarquable « homme-âge ». Lequel, au fil du spectacle resserre imperceptiblement les liens qui nous enchainent à ce « noue-garrot », qui est certainement l’un des chanteurs qui a su le mieux observer, analyser, piquer et surpiquer la société dans laquelle il a vécu. Et tout au long de ce remarquable spectacle, s’enchainent plans larges, américains, travellings, panoramiques et gros plans technicolor dans un montage qui sait alterner les séquences « climax » et « relief » avec une grande maîtrise. Bref, « sur l’écran noir de nos nuits blanches, ils nous ont fait du cinéma, sans pognon et sans caméra, nous entrainant dans leur cadence dans une enquête à pleine voix »

 

Résultat des courses : 1. MUSIQUES / 2. THÉÂTRE / 3. CINÉMA, tiercé gagnant. Xavier Lacouture est un écologue de la chanson intelligente, car il sait tisser le répertoire originel d’un artiste avec la personnalité de celui qui va s’en emparer pour en faire une véritable re-création originale. Parce que si, en tant que spectateur, chacunE d’entre-nous est en mesure de porter un regard singulier sur une œuvre, rares sont ceux qui savent la repenser afin de pouvoir la recycler en un nouvel objet d’attention. Alors, dans le match « création vs reprise » qui rythme mon Off d’Avignon 2026, Xavier Lacouture fait un pas de côté et, grâce à la bonne distance qu’il sait trouver avec les spectacles et les artistes qu’il sert, il nous prouve que, mieux qu’un phénomène de mode, la mise en scène peut habiller la chanson pour la rendre, non seulement plus attractive et plus séduisante, mais aussi plus compréhensible et plus impactante. En ce Off 2026, on peut dire que Xavier a démontré son savoir-faire : de la haute couture !

- FRANCK HALIMI

Le site de Bastien Lucas, c’est ici ; ce que NosEnchanteurs a déjà dit de Bastien Lucas, c’est là. Le profil facebook de Jean-Louis Cassarino, ici et le profil facebook de Thierry Garcia, là. Le site de Tribu Nougaro, c’est ici. Ce que NosEnchanteurs a déjà dit de Tribu Nougaro, là
Le site de l’Arrache-Cœur, c’est ici. Celui du Théâtre des Vents, là ; à noter que sa programmation se poursuit sur août avec le Festival A-OUT 2026

Bastien Lucas Mon Cabrel sans guitare (et sans public !) Image de prévisualisation YouTube
Bande-annonce Reggiani Image de prévisualisation YouTube
Tribu Nougaro, captation « Afrique » à L’Esprit-frappeur Image de prévisualisation YouTube

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