Dada : Kent et Bocquet se donnent rendez-vous au Cabaret Voltaire
On connaît Kent pour le chanteur qu’il est, pour celui du groupe punk Starshooter qu’il fut. Sauf à être fan ou bédéphile, on sait moins le dessinateur de bédés qu’il est aussi, qui a débuté sa carrière en 1978 dans les pages de Métal Hurlant. Accaparé par son parcours d’artiste de variétés, il déserta souvent, et pour longtemps, ses pinceaux et crayons. Il y est revenu en 2019 pour Elvis, ombre et lumière (avec Patrick Mahé) paru chez Delcourt. Il est de nouveau en librairies pour ce précieux (Dada) Le Cabaret Voltaire, avec pour scénariste José-Louis Bocquet, chez le même éditeur.
Et nous parlons de la naissance du dadaïsme… Il est des révolutions qui ne durent que quelques jours et comptent pour l’éternité : celle-ci dura quatre mois. Nous sommes au printemps 1916. L’Europe est à feu et à sang. A Zurich, un groupe de jeunes gens clame l’insoumission des esprits et la révolte des sens. Nous sommes précisément sur les planches du Cabaret Voltaire. Sur scène, Tristan Tzara, Marcel Janco, Hugo Ball, Hans Arp, Sophie Taueber et Emmy Hennings « brûlent les codes du vieux monde en un feu d’artifice de toutes les pratiques artistiques », chant, poésie, musique, peinture. Notez que chant, poésie, musique et peinture, c’est justement la palette artistique de Kent qui, à l’image des dadaïstes, se rit des cloisonnements.
En plus de 180 pages de bédé et une quarantaine d’autres de biographies et chronologie très documentées et pour tout dire passionnantes, Bocquet et Kent nous restituent cette mise en quarantaine qui vit naître le mouvement Dada. Le trait est aussi précis que le texte, tout est très documenté. On parlera de travail d’historiens et ce sera vrai. Ça n’en a pas moins la fluidité et l’élégance d’une (très) bonne bande dessinée. On connaissait le trait de Kent ; ici ce sont les couleurs qui sont admirables, juxtaposition d’aplats, décalages volontaires à la manière de mauvais repérages d’imprimeur… un vrai travail qui donne à cet ouvrage une once de plus value. Comme l’est la relire de ce livre ou le vernis sélectif sur la couverture.
Auteur de romans, de récits et de biographies, José-Louis Bocquet est l’auteur de vingt autres bédés et bio-graphiques. Rompu donc à cet exercice littéraire un peu particulier, dont il se tire avec tous les honneurs. A partir de cet épicentre du dadaïsme qu’est le Cabaret Voltaire, lui et Kent nous font revivre la naissance du mouvement mieux que ne l’aurait fait un livre de mille pages.
- Michel Kemper
Kent & Bocquet, Le Cabaret Voltaire Zurich 1916, Delcourt/Encrages. Le site de Kent, c’est ici ; ce que NosEnchanteurs a déjà dit de lui, c’est là.
En illustration musicale, outre un titre de Kent du temps des Starshooter « Prêt à tout pour bousculer les vieilles stars » (Betsy Party *), un autre de Lavilliers : Chanson Dada. Comme un private joke à destination de Kent.
* À l’occasion du Disquaire Day, en mars 2026, Warner a ressorti le premier album des StarShooter de 1978 masterisé en ‘full analogic’ directement de la bande d’origine au vinyle, sans traitement numérique.
« Betsy Party », session télé 1978 
« Chanson dada », Lavilliers 2003 audio 


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