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Trente morceaux de Sicre, ingénieur en folklore

Claude Sicre Photo ©Rosahanak Rafat

Claude Sicre Photo ©Rosahanak Rafat

Un nouveau Sicre nous est donné. Après plusieurs années de silence. Fini le duo des Fabulous Trobadors (Duels de tchatche date de 2003), place au troubadour en solo. Sous le titre « Ingénieur en folklore depuis 1978 ». C’est sur les plateformes musicales internet depuis le 29 mai. La sortie physique aura lieu le 19 juin dans les bacs. Un slogan qui annonce la couleur et résume le personnage, avec du folklore multiforme et revisité, et aussi de jolies surprises, concoctées dans la maison au milieu des bois, au-dessus de Saint-Antonin-Noble-Val (Tarn-et-Gronne) où l’ex agitateur du quartier toulousain d’Arnaud-Bernard vit désormais retiré, depuis 2010, entre deux Foroms des Langues ou festivals Peuples et Musiques au cinéma, à Toulouse. Un nouvel opus enregistré en studio, chez son ami Francis Cabrel.

Cela valait le coup d’attendre. Un triple album et pas moins de 30 titres, de longueurs et de styles très divers : des nouveautés plus musicales, presque dansantes, entre blues électrique et pop(ulaire), avec l’apport des musiciens de Francis Cabrel sur cinq ou six chansons, et même la complicité du cantor d’Astaffort, ici ou là. Mais aussi des scénettes plus traditionnelles, en occitan ou en français, captées en public ou enregistrées en studio, joutes oratoires ou textes dits sur fond de musique du Nordeste brésilien et chœurs de filles (dont Aurélie Neuville la meneuse des Bombes2bal), jusqu’à une rencontre musicale avec un indien Osage. Et même plusieurs discours, plus ou moins officiels, à Montréal aux Francofolies 1997, ou à Lisbonne, où le promoteur du Forum des Langues fait l’éloge, devant le Premier ministre français d’alors, Lionel Jospin, de l’apprentissage du portugais grâce à la proximité de la langue lusitanienne avec l’occitan ou le catalan.

Nouvelle inspiration mais toujours les mêmes combats, pour l’égalité et la défense de toutes les langues du monde, contre l’élitisme et le parisianisme, « ne sous-estimons pas l’intelligence du grand public » lance-t-il, et éloge de la femme pour celui qui écrivit maintes chansons pour les filles des Bombes2bal ou des Femmouzes T.
Dans Are you a tambourine girl ?, le tambourine man d’Arnaud-Bernard évoque ainsi, dans un très joli texte, et en deux versions (acoustique et électronique), ces femmes qui « dansent sur les plages à minuit / Et chantent sur les places à midi / Elles battent leurs tambours de bateleurs / Remplaçant les combats de gladiateurs / Princesses de la rime et de la rue / Guerrières de la paix aux pieds nus (…) Faisant trembler les empereurs ».
« Maîtresses des rires et des pleurs / Gardiennes des grands rythmes all over the world »…

Un autre titre phare est Moi y en pas aimer traîtres où l’auteur compositeur règle ses comptes avec les « hypocrites et sournois / Tout miel devant / Tout fiel derrière / Gens sans honneur sans parole et sans loi », dans une sorte de blues électrique lancinant, hérissé des miaulements de chat de Flore Sicre.

SICRE Claude 2026 Ingénieur en folklore depuis 1978 500x500Dans Je me meurs de soif, l’homme des bois de Saint-Antonin se montre plus sensible, ouvrant son cœur : « Rien ne m’est plus sûr que la chose incertaine / Rien ne m’est plus obscur que ce qui est évident / Entouré d’amis je me sens en quarantaine / Je gagne toujours à tout mais demeure perdant ».
Francis Cabrel pose aussi sa voix sur ce « morceau de Sicre » où le troubadour toulousain se dit « écolier de Villon et de Guillaume d’Aquitaine / Je suis aussi fou que sage aussi humble que pédant / J’obéis au marin j’ordonne au capitaine ». Claude Sicre s’y révèle vulnérable, avouant : « je marche sur un fil » et « je doute de tout c’est évident », souffrant d’une « étrange maladie [dont il veut] laisser la trace par ce refrain ».
Le troubadour doutant de tout, et de lui-même en premier, laisse pourtant place au fou dansant dans ce qu’il appelle lui-même une ritournelle : « La vie me parait si belle / Que je crois toujours rêver / Bonjour bonjour les hirondelles / C’est moi le copain de Trenet », évoquant aussi Prévert et Eluard sur un rythme de comptine aux airs de musique de film à la Fellini et Nino Rota.

Puis Docteur Cachou se fait conteur avec une longue fable évoquant  la plus jolie jeune fille « que j’avais jamais vue », sorte de portrait d’une jeune femme idéale aperçue sur la place Arnaud-Bernard, belle et pas snob, « à l’abri de toutes les vanités du monde » ce qui est la marque, selon lui, de la plus belle des noblesses. Et même (en version numérique seulement) un conte de près d’une heure sur un troubadour occitan du XIIe siècle, La première grande aventure d’Alban de Joani. Avant de chanter en chœur la ballade d’un condamné « si le bien était le mal, si le mal était le bien / J’ai servi tant de noirs desseins / Je n’aurais plus à m’en faire / Je serais l’égal d’un saint ».
Parmi les surprises plutôt inattendues, ce plaidoyer pour La vraie beauté d’Alain Delon : « James Dean était beau, plus beau que Marlon / En blouson de jean et cheveux pas longs / James Dean était beau, plus beau que Marlon / Mais aucun des deux si beau qu’Alain Delon » chanté à l’extrême oriental par Himiko Paganotti. Où le grand amateur de films, et notamment de westerns, soutient que l’acteur français était beau grâce à « ses qualités humaines et de comédien » et « sa beauté intérieure », démontrées à travers deux films qu’il prête à l’acteur français en changeant un peu le scénario. Et Sicre de vanter cette « époque où le cinéma français voulait parler au monde ».

Telle une nouvelle Lettre à France, mère des arts (titre emprunté à Du Bellay), l’auteur dédie un rap d’amour à celle « étouffée par les embrassements / De ceux qui se proclament tes meilleurs amants / Et te chantent éternelle sur des arias d’enterrement (…) France, prisonnière de quatre arrondissements ». Dans cette supplique de près d’un quart d’heure, il s’attaque aux élites qui « cocoricausent », mettant en garde contre « l’attente d’un sauveur suprême », paraphrasant tout à coup Verlaine sur une musique à la Lully : « Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant / D’une France inconnue, qui s’aime et que j’aime / Et qui n’est, chaque fois, ni tout a fait la même / Ni tout a fait une autre, et m’aime et me comprend / Cette France multiple qu’une idée une aliène / Dont le réveil effraye tout l’établissement / Et qui n’est, nulle part, ni tout a fait la mienne / Ni tout a fait la vôtre, la nôtre cependant ».

Alors testament politique, ce triple album pour celui qui porte allègrement ses 78 ans et avoue : « Je fais des trucs rigolos et optimistes » ? Drôle d’Ovni, plutôt, objet versifiant (et prosifiant) non identifié, multi-facettes, voyage déroutant et attirant, pour peu qu’on se donne la peine d’y embarquer, qui se termine sur un Big défi à l’IA. Où l’auteur interrompt tout à coup l’enregistrement en studio : « Je peux pas improviser, y a pas le public ». C’est dit !

Philippe EMERY

 

Claude Sicre, Ingénieur en folklore depuis 1978, 2026 Bleu Citron/Chandelle Productions. Triple album disponible en numérique. Double album CD à précommander ici, sortie officielle le 19 juin 2026.
Le compte facebook de Claude Sicre, c’est ici. Ce que NosEnchanteurs en a déjà dit, là.

L’interview de Claude Sicre par Philippe Emery à propos de la sortie de cet album est à lire ici.

« Assaï », clip 2022 Image de prévisualisation YouTube 
« Je me meurs de soif » Image de prévisualisation YouTube
« La vie me paraît si belle » Image de prévisualisation YouTube

 

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