Puy-Saint-Martin 2026, Mehdi Krüger, beaucoup de bris pour liens
Sauvé dans En scène, Festivals
Tags: Marie-Christine Barrault, Mehdi Krüger, Nouvelles, Puy-Saint-Martin 2026
par Franck Halimi
Puy-Saint-Martin, vendredi 7 août 2026
En août 2017, du côté de Barjac m’en Chante, j’osai une ordonnance un brin cavalière : Mehdi calmant parlant, Krüger est un médicament. Neuf ans plus tard, le revoili à l’affiche, et force est de constater que le bougre n’a pas pris une ride, même si ses mots rident toujours le calme plat de nos consciences.
En plein milieu de l’été caniculaire 2026, c’est au Festival Adèle Clément de Puy-Saint-Martin (Drôme) – dédié à ce magnifique instrument qu’est le violoncelle - que j’ai pu assister à la création du nouveau traitement poétique du slameur lyonnais : L’homme de verre. Un grand spectacle en devenir, à la fois fragile comme le cristal et solide comme le roc, qui, sous une forme organique et bougrement baroque (dans tous les sens du terme), nous livre un message d’une puissance rare, lequel nous délivre de bien des entraves qui nous empêchent et nous obligent.
Pour cette soirée sous le signe de l’audace, les organisateurs avaient tenté un grand écart « pas piqué des vers ». Pensez donc… convier en première partie de soirée cette figure majeure de la scène française qu’est Marie-Christine Barrault pour donner corps et voix aux Lettres de Madame de Sévigné à sa fille. Une lecture épistolaire originelle et originale portée par les cordes de la violoncelliste Aude Walker-Viry, remplaçant au pied levé (et avec quel talent !) sa consœur initiale dont l’instrument avait choisi de se briser le jour même. Passer du classicisme de Grignan au slam affûté du bitume lyonnais, il fallait oser. Un pari culotté, mais ô combien payant, prouvant que, grâce à une passerelle artistique insolite, les métissages les plus « êtres-anges » peuvent aussi parfois devenir les plus créatifs et les plus féconds !



Puis, ce fut au tour de L’homme de Verre d’entrer en scène. Ou plutôt, de briser la glace. Visage émacié en lame de couteau, silhouette affûtée vêtue à la manière d’un maître d’art martial asiatique, Mehdi Krüger investit le plateau, le corps et le geste littéralement habités par ses textes. Derrière lui, ou plutôt avec lui, Aude Walker-Viry délaisse le classicisme de la première partie pour porter le verbe de Mehdi sur les ailes d’un répertoire baroque revisité. Le violoncelle triture, magnifie et bouscule Johann-Sebastian Bach (Que ma joie demeure, Partita, Bourrée, Menuets 1 & 2, concertos), Johann Pachelbel et son fameux Canon, le tout aussi illustre Air du froid de William Purcell (The cold Song issu du magistral King Arthur), mais aussi une envoûtante berceuse populaire espagnole. Dialogue inattendu entre ces « tubes » de cordes frottées épicées pensées et pincées et les cordes vocales de l’un de nos slameurs préférés post-Ferré. Mais, évidence immédiate où, malgré la nouveauté du duo, « les vies dansent ».
Alors, certes, pour cette première mondiale, quelques légers « hics » techniques ont parfois joué les trouble-fêtes, mais ils n’ont en rien altéré la translucidité de la proposition. En effet, sachant entremêler ces cordes si différentes, l’ingénieux du son Stébane Lam s’honore d’un mix sonore diaphane et élégant qui sait rendre à ces arts les timbres et résonances qu’ils méritent.
Résultat des courses : par l’écriture cash, ciselée, brute et limpide de Krüger, nous avons accès à une poésie qui garde les pieds sur terre tout en parvenant, par moments exaltants, à s’envoler et à nous envoûter, tout en refusant l’anesthésie générale de notre époque tactile mais cruellement « sans-contact ». Mehdi nous parle de nos fêlures qu’il porte « à même la peau comme des médailles ». Il dépeint cette « cage en verre » de nos solitudes modernes, ces appartements au design anxiogène où l’on vit « dans une salle d’attente ». Mais, la force du poète est de ne pas nous abandonner « épars pillés » en morceaux, avec « beaucoup de bruits pour rien ». En effet, à la manière du Kintsugi -cet art traditionnel japonais du XVe siècle qui consiste à réparer les objets cassés en soulignant leurs cicatrices à l’or pur-, Krüger rassemble nos fragments de prose qui dort dehors et les « recolle à la poudre d’or », alchimisant ainsi « beaucoup de bris pour liens ».
Derrière la colère légitime face à un monde de « derviches-traders » spéculant sur l’urgence, ce spectacle est un cri vital, un appel pressant à « prendre corps, prendre place, prendre l’air », à préférer le clapotis de la pluie aux archives de nos smartphones.
On ressort de là ému, secoué, avec la certitude d’avoir assisté à la naissance d’une œuvre majeure. Mehdi Krüger n’est pas seulement un souffleur de vers capable d’éclat(s) : avec L’homme de verre, il signe une véritable promesse d’avenir, lumineuse et éclatante. Ne cherchez pas Mehdi à quatorze heures : courez-y, c’est transparent de beauté.
Festival Adèle Clément de Puy-Saint-Martin 2026, 6 au 9 août 2026, la présentation ici.
Parc Adèle Clément – 1 Place de la Mairie – Puy-Saint-Martin (Drôme)
Lettres de Madame de Sévigné à sa fille – Marie-Christine Barrault & Aude Walker-Viry
L’homme de verre – Mehdi Krüger & Aude Walker-Viry
Pas encore de vidéo pour le nouveau spectacle de Mehdi Krüger. En attendant, un mix de hip-hop et de musique baroque avec « La tarentelle du trader » avec le Concert de l’Hostel Dieu dans le cadre de Fuga-cités en 2022 :



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