Thiéfaine, l’immortel
Les photos d’archives qui illustrent cet article sont de Vincent Capraro
reportage de Jean-Michel Gaudron.
22 octobre 2026, AmphY de Yutz (Moselle),
Depuis le début du mois d’octobre, Hubert-Félix Thiéfaine a repris la route. De Lannion à Reims (début juin 2027), en passant par les grandes ou les petites, pour la cinquantaine de concerts de cette tournée « Des adieux ». Un ultime tour de piste au cours duquel le fou chante vingt fois,, les oreillettes pimpées du corbeau noir bien fixées et le micro bien accroché sur son pied.
On imagine bien que si ça n’avait tenu qu’à lui, il aurait sans doute aimé souffler ses quatre-vingt bougies sur scène, en 2028, comme il l’a fait tant de fois pour d’autres dates anniversaires-clés de sa carrière et de sa vie. Bercy, plein à craquer, n’a pas oublié les trois heures de performance en 1998 pour ses vingt ans de scène, sans promotion particulière. Son état de santé déclinant, révélé dans un article de Paris Match, en a décidé autrement. Impossible de quantifier la vague de stupéfaction et d’émotion qui a secoué les dizaines de milliers d’aficionados aux six coins de l’Hexagone.
Non. À mettre sa vie en musique, il n’en a pas oublié de vivre (Je t’en remets au vent). Bien au contraire. Et quel plus beau pied de nez à l’adversité que de remonter sur scène ? Cet endroit si ambivalent pour Thiéfaine, entre le trac permanent de se jeter dans la fosse aux lions et la consécration de porter devant son public ses chansons dont la destinée, selon lui, reste de pouvoir être interprétée en live.
Si la voix est un peu hésitante aux premières mesures de « Des Adieux » (autre pirouette : commencer un concert par la fin !) et si la main tremble parfois un peu, Thiéfaine se retrouve bien vite dans le tourbillon de la vie. De l’envie. Celle de délivrer à ses fans une prestation empreinte d’une émotion nouvelle. Comment ne pas être tenté, alors que se déroule le fil de ce concert, de se lancer dans un jeu de pistes à la poursuite des clins d’œil forcément appuyés que Thiéfaine nous livre en pâture ? Les centaines, parfois milliers, de paires d’yeux qui scrutent chacun de ses gestes, plus lents, « n’ont plus besoin d’antennes-paraboles-satellites pour capter le chagrin à son extrême limite, au bord de la faillite mentale, mais sans passion. »
Tous, jeunes et moins jeunes, hypnotisés par cette scène très sobre, ont dans leurs récepteurs le parfum de sa voix et pas un seul cheveu blanc ne pousse sur leurs rêves. Très vite, une grande partie des chaises sur lesquelles les spectateurs de la fosse sont supposés s’asseoir se retrouve désertée par tous ceux qui ne conçoivent pas de vivre un concert de rock autrement que debout.
Derrière ses fûts, Lucas Thiéfaine se démène avec autant d’énergie que lorsqu’il pilotait le groupe à la guitare dans le précédentes tournées. Devant lui, Sofiene Yahiaoui, déjà présent sur le Replugged tour, assure seul la section guitare, appuyé par Stéphane Augagneur à la basse et Christopher Board qui fait courir ses doigts de fée sur les touches noires et blanches de ses claviers depuis l’album Stratégie du désespoir (2014).
Les enchaînements sont fluides et certains arrangements inattendus, laissant planer le suspense sur la chanson jusqu’à ce que les premières paroles déchirent l’air. Avec Portrait de Femme en 1922 (« Mon tendre amour ne m’attends pas, ce soir je ne rentrerai pas. Et tu reprends ta route, ton ténébreux voyage ») et Villes natales et Frenchtitudes (« T’étais déjà dans les nuages à l’autre bout des galaxies »), Thiéfaine remet au goût du jour ses Chroniques bluesymentales, album-charnière du milieu des années 90, premier opus post-Mairet, et première expérience outre-Atlantique pour le grizzli des montages jurassiennes.
Même si les transitions parlées sont très réduites, elles respirent toutes l’émotion, en partie couvertes par les applaudissements à tout rompre d’un public aussi bienveillant que subjugué et qui, quand il rentrera « amoché, fatigué, dézingué », n’aura pas « de mots assez durs pour lui crier qu’[il] l’aime ».
En plus de cent minutes d’un show réglé à la perfection, « les heures se courbent dans l’espace et tournent autour d’un monde ancien où les lunes s’estompent et s’effacent en glissant sur un flux sans fin. D’aucuns en cherchent la sortie depuis des siècles. Et ma mémoire au fil des brouillards et des nuits se perd dans les ombres du soir »
Le visage barré d’un sourire permanent, savourant chacune des ces secondes d’un présent qui sonnent comme autant de victoire sur le destin, Thiéfaine se permet même un geste rarissime quand on connaît sa réserve et sa retenue : un petit bisou presque timidement envoyé de la main à une jeune fille qui ne doit pas avoir plus de dix ans, déchaînée au premier rang avec sa mère, et qui brandit un message d’amour sur un morceau de carton bricolé.
Alors oui, bien sûr, la présence scénique ne dépasse quasiment jamais les proches alentours du micro sur pied. Alors oui, évidemment, La fille du coupeur de joint n’a plus l’insouciance et la légèreté frivole d’avant. Mais à entendre le public reprendre comme un hymne les « oh, oh, oh, oh oh oh », on comprend bien qu’elle ne vieillira jamais et que sa chanson de collégien tournera en boucle dans les esprits comme une ritournelle.
En sortant de l’AmphY de Yutz, tout comme du Skope de Lannion, du Pavillon de Quimper ou de l’Athanor de Montluçon, premières étapes de cette tournée d’adieu, on a tous « comme un bourdon qui résonne au clocher de [notre] nostalgie ». On se sent « comme un cobaye qui a sniffé toute sa paille » et on se surprend à remonter à contrecœur l’escalier de service, en rêvant qu’il y ait « des ascenseurs au fond des précipices ».
C’est avec le puissant Annihilation, qui ouvrait il y a quinze ans l’Homo Plebis Ultimae Tour, que Thiéfaine achève son tour de force. « Qui donc pourra faire taire les grondements de bête ? Les hurlements furieux de la nuit dans nos têtes ? »Sans doute personne.
« Il est bientôt minuit, mais je fais beaucoup plus jeune. Je remonte mon col, j’appuie sur le starter et je vais voir ailleurs, encore plus loin ailleurs… ». C’était justement un jeudi d’automne, à Yutz. Et ce soir-là, Thiéfaine nous a bien emmenés ailleurs, encore plus loin. Là où les albatros, avec leurs grandes ailes, « loin de ces orages, vibrant de solitude, inventent un labyrinthe aux couleurs d’arc-en-ciel ». Et si les joues étaient mouillées en retournant sur le parking, ce n’était certainement pas à cause de la pluie…
JEAN-MICHEL GAUDRON.
Le site de Thiéfaine, c’est ici ; ce que NosEnchanteurs a déjà dit de lui, c’est là.
A son tour, notre collaborateur Vincent Caprano, autre grand admirateur de Thiéfaine devant l’éternel, reviendra bientôt, dans ces mêmes colonnes, sur cette ultime tournée de l’Hubert-Félix.



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