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Bernard Lavilliers : si je commence à me copier…

 

Bernard Lavilliers (photo Yann Orhan)

Bernard Lavilliers (photo Yann Orhan)

« Si je commence à me copier, il faut que j’arrête » disait-il la semaine passée dans une interview au Monde en amont de la sortie de Rite cruel, son nouvel et 25e album studio. Ça fait quelques albums que Lavilliers se copie, un peu, parfois plus que ça. Ce nouvel opus est criant d’auto plagiats : Bernard se copie. Mais ne l’avouera jamais ou dira l’exact contraire : c’est de la vérité alternative. Dans Coriace, le titre qui ouvre l’album, on entend ceci « Tu crois que la violence des mots empêche le temps de s’enfuir ». A une lourdeur près, c’est déjà ce qu’il chantait en 1981, dans C’est du rock n’roll (sur l’album Nuit d’amour) : « Tu crois que la lourdeur des mots empêche le temps de s’enfuir ». Dans la même chanson, il nous ressort le 1984 de George Orwell (« et George Orwell qui s’épuise / A dire la réalité sur un écran qui vacille / Big Brother is watching you est un slogan qui scintille » : c’est ce qu’il avait déjà chanté en 1977 dans 15e Round, sous le titre Big Brother, dont le leitmotiv était « Big Brother is watching you ».

« Si je commence à me copier, il faut que j’arrête » disait-il…

Lavilliers a jadis beaucoup copié par dessus l’épaule du voisin : des poètes par lui adorés, des camarades chanteurs. Le livre Les Vies liées de Lavilliers en a révélé certains ; par la suite, NosEnchanteurs en a publié d’autres. Suite à ce livre, Lavilliers ne plagie plus autrui : il s’auto pique. Rappelez-vous (c’est plus vieux) des titres Le Voleur de 1975 et Funambule de 1986 : la (presque) même chanson sous deux intitulés différents… C’est dire s’il est coutumier du fait.

La chanson De la grâce à la chute (La Zone), elle, n’est quasiment qu’un copié-collé de La Zone de 1976 (album Les Barbares) : seize vers, soit presque la moitié de la chanson, y sont importés !

Lavilliers puise toujours dans son même lexique de baroudeur, à tel point qu’on croît retrouver ici tous les mots qui parsèment ses chansons depuis plus d’un demi-siècle.

pochette CD bernard-lavilliersEt quand il évoque Kinshasa, c’est pour y faire du name-droping… Faut-il se rendre à Kinshasa pour écrire ça ?

Dans la chanson-titre, il nous dit « Se battre avec les mots / Dans un vrai corps à corps / Surtout pas de cadeaux / C’est une lutte à mort ». Cadeau je ne sais pas, mais consternante facilité. Il sera dit que dans son corps à corps avec les mots, Lavilliers vient de perdre le combat : il n’a pas eu « le dernier mot ». L’ironie veut que l’anagramme de Rite cruel est… l’écriture. Là où le bât blesse.

Qui plus est dans un album qui ne procure vraiment que de l’ennui, sans titre-phare, sans potentiel tube. Des chansons qui sont plus parlées-chantées que jouées. Dommage, car à son âge il garde une jolie voix.

L’album se clôt, je n’ose dire s’ébroue, d’un affligeant titre sur son chien Mario. C’est peu dire qu’on ne s’attendait pas à ça de lui. L’octogénaire Lavilliers a-t-il encore des choses à nous dire ? Lui qui dit se méfier du disque de trop, il vient peut-être de le commettre.

 

Bernard Lavilliers, Rite cruel, Barclay Universal 2026. Le site de Bernard Lavilliers, c’est ici ; ce que NosEnchanteurs a déjà dit de lui, c’est là.

 

« Coriace » : Image de prévisualisation YouTube

Une réponse à Bernard Lavilliers : si je commence à me copier…

  1. Antonin Bellegy 25 octobre 2026 à 16 h 14 min

    Je suis un immense fan de Bernard Lavilliers. De ceux qui attendent ses albums avec cette impatience particulière, nourrie par l’idée que l’artiste aura encore quelque chose à nous raconter, à nous secouer, à nous faire découvrir. Parce que Bernard, ce n’est pas seulement une voix, un style ou une carrière. C’est un regard sur le monde, une manière de raconter ses fractures, ses injustices, ses révoltes et ses beautés. C’est cette capacité à nous emmener ailleurs, tout en nous ramenant brutalement à la réalité.
    Alors, forcément, j’attendais Rite cruel.
    J’avais pu découvrir deux titres avant la sortie officielle. D’abord Coriace, dont j’avais immédiatement relevé les similitudes de texte avec C’est du rock’n’roll. Une impression de déjà-entendu, certes, mais que je mettais volontiers sur le compte d’un clin d’œil, d’une filiation ou d’une parenté d’écriture. Puis Kinshasa, avec son rythme chaloupé, son Misiki… entêtant, ses parfums africains et cette invitation à la danse. Ce morceau me laissait entrevoir un album habité, riche de voyages, de rencontres et, surtout, de choses à dire.
    J’imaginais la suite.
    Et puis l’album est arrivé. Et avec lui, les premières déceptions.
    La première tient moins à la musique qu’à l’homme et à ce qu’il représente pour moi. J’attendais de Bernard qu’il prenne la parole, qu’il se positionne, qu’il nous livre son regard sur une époque qui en aurait pourtant bien besoin. Les manifestations en France, le monde de Trump, la folie guerrière russe, les dérives politiques, les colères populaires… Autant de sujets sur lesquels j’espérais retrouver ce Lavilliers qui n’a jamais eu peur de regarder le monde en face, de le dénoncer et de déranger.
    Or, dans ses interviews, je ne retrouve plus vraiment cette parole politique, cette volonté de prendre position qui faisait aussi la singularité de l’artiste. Comme si quelque chose s’était assagi, comme si la colère s’était éloignée, ou comme si le besoin de la faire entendre s’était émoussé.
    Bien sûr, Ligne de feu vient effleurer certains de ces sujets. Mais à mes oreilles, cela reste timide. Quelques frissons là où j’espérais une décharge électrique. Des chatouilles là où j’attendais des coups de poing. Chez Lavilliers, j’ai toujours aimé cette capacité à ne pas simplement décrire le monde, mais à le confronter à ses contradictions. Ici, je reste sur ma faim.
    Et puis il y a l’album lui-même.
    À la fin de l’écoute, une drôle de sensation m’envahit : celle d’avoir traversé un paysage sans véritable relief. Des mots déjà entendus, des thèmes familiers, des musiques qui passent sans vraiment s’accrocher. Pas de grand vertige, pas de véritable surprise, pas cette petite phrase qui vous poursuit longtemps après que la musique s’est tue. Pas ce morceau qui vous donne envie de remettre immédiatement l’album au début pour en saisir toutes les nuances.
    Je ne retrouve pas le tranchant que j’attends de Bernard. Ni cette alchimie entre les textes, les arrangements et l’interprétation qui, dans ses grands albums, donne le sentiment que tout est à sa place et que rien ne pourrait être dit autrement.
    Je me suis même demandé si *Rite cruel » n’était pas arrivé trop tôt après Acoustique. Si le besoin de publier un nouvel album n’avait pas pris le pas sur celui de laisser mûrir les chansons, de les laisser vivre, de les pousser jusqu’à ce point de nécessité qui distingue une œuvre attendue d’un disque simplement ajouté à une discographie.
    Et cette autre question, plus délicate, s’est imposée : que devient la collaboration avec Romain Humeau ? Est-ce un passage à vide, une alchimie moins évidente, ou le signe d’une formule qui commence à s’essouffler ? Je n’ai pas la réponse. Mais je me demande si ce disque ne révèle pas une mécanique devenue trop confortable, là où j’attendais encore du risque, de l’inattendu, de la rugosité.
    Car c’est bien cela qui me manque : le risque.
    À mes yeux, « Les belles chansons » en est presque le symbole. Je suis désolé, mais ce titre ne trouve pas sa place dans le répertoire de l’artiste que j’aime tant. Je n’y retrouve ni la nécessité ni la force qui m’ont toujours attaché à son travail. Et ce qui me désole, c’est que je ne parle pas ici d’un artiste quelconque dont on attendrait simplement un bon disque. Je parle de Bernard Lavilliers, de celui dont j’ai tant aimé les mots, les colères, les voyages, les engagements et les échappées.
    Alors, au terme de l’écoute, qu’est-ce que je retiens ?
    Finalement, presque exactement ce que j’avais retenu avant la sortie officielle : « Coriace » et le Misiki… de « Kinshasa » , avec cette envie de danser qui reste, elle, bien présente.
    Pour le reste, rien ou presque. Et c’est sans doute ce constat qui me rend le plus triste.
    Est-ce l’album de trop ? Celui qui arrive à un moment où l’on se demande si l’artiste a encore quelque chose de neuf à nous confier ? Est-ce un disque de transition, un rendez-vous manqué, une parenthèse dans une œuvre qui nous a pourtant offert tant de moments forts ? Ou bien faut-il y voir les premiers signes d’une lassitude, d’un épuisement créatif, à l’approche de ses quatre-vingts ans ?
    Je ne prétends pas détenir la vérité. Et je ne confonds pas mon ressenti avec un jugement définitif sur une carrière immense. Mais je crois qu’un admirateur a aussi le droit d’être exigeant, précisément parce qu’il aime.
    Ce qui me choque le plus, finalement, ce n’est pas que Rite cruel me déçoive. Les artistes ont le droit de se tromper, de tâtonner, de se répéter parfois. Non, ce qui me trouble, c’est cette impression persistante que Bernard semble ne plus avoir grand-chose à nous dire. Ou, du moins, qu’il ne parvient plus à le dire avec cette urgence qui m’a tant touché.
    Et c’est là que réside toute ma déception : je ne demande pas à Bernard Lavilliers de refaire ses anciens albums, de rejouer éternellement le même personnage ni de se transformer en machine à révoltes. Je lui demande simplement de continuer à me surprendre, à me bousculer, à me faire réfléchir. De me donner le sentiment que ses chansons sont encore indispensables, qu’elles naissent d’une nécessité intérieure et d’un regard singulier sur le monde.
    Je ne veux pas d’un Lavilliers qui se contente de chanter. Je veux celui qui a quelque chose à défendre, à dénoncer, à raconter. Celui qui fait de la musique une manière de tenir debout face au monde.
    Peut-être suis-je trop exigeant. Peut-être est-ce moi qui ai changé. Peut-être aussi que l’attachement à un artiste rend certaines déceptions plus douloureuses que d’autres.
    Mais après « Rite cruel », une question me reste en tête, et elle me fait mal parce qu’elle concerne un artiste que j’aime profondément :
    Bernard Lavilliers a-t-il encore quelque chose à nous dire, ou sommes-nous en train d’assister, sans vouloir nous l’avouer, à l’essoufflement d’une voix qui a pourtant si longtemps su faire entendre la sienne ?
    J’espère sincèrement me tromper. Parce qu’au fond, ce que je voudrais, ce n’est pas avoir raison contre Bernard. C’est retrouver, au prochain rendez-vous, cette impatience de fan qui me faisait attendre ses albums comme on attend des nouvelles d’un vieil ami : avec la certitude qu’il aura encore quelque chose à nous raconter, et peut-être même de quoi nous remettre le monde à l’endroit. Ou, au moins, de quoi nous empêcher de nous habituer à ce qu’il devient.

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