Le Québec dit « Je t’aime » à Renaud
Selfie rassemblant Renaud et Steve Normandin, accordéoniste québécois et auteur de cet article (photos Steve Normandin sauf mention contraire)
par Steve Normandin,
9 octobre 2026, salle Wilfrid-Pelletier à Montréal ; 11 octobre au Grand Théâtre à Québec,
Il me sera difficile de vous rapporter de façon objective et impartiale ce dont j’ai été témoin pendant trois jours, il y a tout près d’un mois.
Participer à un hommage à l’unique Renaud en tenant l’accordéon, sur scène à Montréal et à Québec, aux côtés de chanteurs et de musiciens hors du commun, dans une ambiance survoltée : voilà l’extraordinaire tâche à laquelle j’étais convié. Cela me plaçait en témoin privilégié de ce qui fut un cri d’amour respectueux et envoûté des artistes de la chanson québécoise. J’avais dans la mémoire ces moments émouvants d’écoute précieuse où Renaud détaillait ses chansons soutenues tantôt avec l’accordéon de Joss Baselli, ou encore avec celui de Jean-Louis Roques…
« Dites à ces trous du cul que je continue de chanter ! », nous lançait Renaud il y a une petite dizaine d’années. Néanmoins, son dernier passage au Québec nous avait fait mal, pour lui et avec lui : sa voix s’est perdue avec l’âge, avec la maladie et les abus dont il ne se cache pas. Le chanteur met tous les efforts possibles pour que cette voix revienne, aidé par des orthophonistes ! Renaud se montre sincère et sans détour dans la situation.
Toute son œuvre – et quelle œuvre ! – se loge encore au creux de nos mémoires, dans nos cœurs : elle n’a pas subi l’outrage du temps et les admirateurs québécois sont légion. Nombreux encore sont ceux qui évoquent avec une chaleur vive les passages de Renaud au Festival d’été de Québec (au temps du fameux « pigeonnier ») ou au défunt Spectrum de Montréal lors des Francofolies. Ce spectacle tombait donc à point nommé. Pour celles et ceux qui se souviennent et tous les autres qui le découvrent.
(photo Roger Bourassa)
Trois générations d’artistes vivant à cinq mille kilomètres de l’Hexagone chantent Renaud, un énorme merci au bout du cœur. Et pour nous offrir ces chansons, des artistes du Québec et de l’Acadie. Je vous les présente sous peu. Un décor de « guinguette », ou de bistro, évoquait l’idée rassembleuse d’un décor européen, sinon parisien. En fait, le lieu n’avait pas d’importance, le fait de se rassembler pour vivre Renaud dépassait tout cela. L’idée aurait pu fleurer la carte postale et le cliché de bon aloi, et pourtant ! La petite mise en scène permettait à chaque interprète de rester en spectateur, de participer à la fête. Cela ajoutait à la convivialité. Personne, parmi les artistes, n’aurait laissé sa chaise à quelqu’un autre, je vous le garantis ! Antoine Gratton assurait les arrangements et la direction musicale : une réussite en tout point. Un tour de force pour réaliser des arrangements en trois semaines, répétitions comprises ! Généreux dans le contact avec les musiciens, il était le phare guidant les artistes de la soirée. Amoureux de l’œuvre, il allait nous interpréter En cloque, tout en dirigeant l’orchestre, tel un Léo Ferré des temps modernes, plus tendre et plus nuancé.
Soutenu par un ensemble symphonique doublé de l’Orchestre national de jazz, l’univers musical de Renaud gagnait en intensité et portait tous les interprètes. Je me devrais de citer in extenso le programme et ses interprètes. Que dire de Manu, qu’interprétait Mara Tremblay et dont les envolées violonistiques, évoquant la bipolarité, rappelaient Jef de Jacques Brel ? Écoutez-moi les gavroches, avec une Betty Bonifassi aux portes du blues, grandiose. Keith Kouna dont l’adaptation en joual québécois du célèbre Laisse béton a vu naître un Oublie ça que le public a immédiatement adopté. Luc De La Rochelière et son inoubliable phrasé dans Morts les enfants. Daniel Boucher, charmeur et viril, se faisait le père attendri de Morgane de toi. Édith Butler interprétait La mère à Titi dans une simplicité souriante. Marie-Jo Thério et Yann Perreau en duo dans un It is not because you are ironique et papillonant, France Castel évoquant Germaine dans une fragilité bien moins parodique que son créateur… Yann Perreau sur le fil du rasoir de l’amitié avec la Chanson pour Pierrot. Une relève puissante : Émile Bourgault qui nous a balancé Société, tu m’auras pas telle une claque sur la gueule des souvenirs. Manhattan Kaboul, que Mara Tremblay et son fils Édouard Tremblay-Grenier ont offert dans la dignité. Ce même Édouard allait nous balancer Dans mon HLM dans une intensité corrosive et festive à la fois. Formidable et tonique Les Bobos, que De La Rochelière et Kouna ont livré dans une puissante ironie. Gaëlle et France Castel vibrant d’un seul cœur sur cette courageuse Balade nord-irlandaise. Enfin, les chansons de groupe : ouvrir avec Une bande de jeunes à moi tout seul et presque conclure avec Dès que le vent soufflera, dans laquelle toutes et tous chantaient en montant sur les barils, en dansant joyeusement au-delà de leurs forces. Après nous avoir versé Boucan d’enfer dans un cristal fragile, Isabelle Boulay a souligné justement le côté « périlleux » des chansons de Renaud : même dans la douleur, aucun compromis sur la qualité des mots, sur la pureté du message, sur la pudeur des sentiments.
Comme elle avait raison ! Ce Renaud Symphonique a été le témoignage direct de l’influence que Renaud a pu avoir sur tous les artistes présents ce soir-là. Pour l’écriture ciselée, pour le refus du compromis, pour les idées sociales, humaines et parfois politiques qu’elles véhiculent. Pour l’homme Séchan. Des moments magiques, nous en avons eu des codas en fin de spectacle : on avait demandé à quatre enfants membres des Petits chanteurs du Mont-Royal de venir interpréter en toute candeur le mythique Mistral Gagnant. Renaud, timide et mal assuré, s’est joint à eux.
La déferlante d’applaudissements n’attendait pas les dernières notes pour retomber sur nos frêles épaules. Mais ce qui a scellé la soirée et nous a tous mis à genoux, c’est ce duo presqu’improvisé de dernière minute. Ce devait être un cadeau secret pour Renaud, finalement il a pu se joindre à la grande Diane Dufresne pour interpréter une chanson qu’il avait reprise, La tendresse de Noël Roux et Armand Canfora, qu’avait chantée Bourvil et Marie Laforêt en d’autres temps. Par quel miracle, Renaud qui détonnait aux côtés des enfants quelques minutes auparavant, retrouvait une sérénité vocale qu’on ne lui soupçonnait plus. Dufresne, attentive et admirative, chantait en le regardant intensément, porteuse du seul Je t’aime qu’une légende peut offrir à une autre. Unique.
Si le concert donné au Grand Théâtre de Québec était chaleureux et poignant, d’une beauté inouïe, que dire de l’accueil des Montréalais et de la soirée à la Place des Arts ? Chaque chanson se ponctuait d’une ovation debout, et pas de celle qui doit son geste à l’artifice ou à une réaction de m’as-tu vu. Du spontané. De l’amour. Oui pour la performance des artistes, oui pour le salut à chaque titre puissant du Roi Renaud. L’ambiance galvanisée se ressentait sur scène et tous les interprètes ont été transfigurés, rien de moins. Vous n’y étiez pas ? Tant pis, ça fait partie de la vie. Ça ne se reproduira pas de sitôt, un moment pareil. Mais dès que le vent soufflera, quelqu’un vous en parlera sûrement.
STEVE NORMANDIN.
Le site de Renaud, c’est ici ; ce que NosEnchanteurs a déjà dit de lui, c’est là.
Renaud sur « le télé journal » de Radio-Canada : 
Et des extraits de cette soirée au bout de ces liens facebook :
https://www.facebook.com/accordeonsteve/posts/pfbid09DFoZf4otzxzDA9EMyEcRnok3jAFzFNdzDbhT9LNBBV7Xhnjej4vags6j1Da5h6ol?rdid=CodwAuWB9ArZCq77
https://www.facebook.com/100084211497469/videos/pcb.1078860248264348/1431932495551871

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