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Article de circonstance pour livre en tous points passionnant

Michel Trihoreau et son préfacier Serge Llado (photo Martine Ladagnous)

Michel Trihoreau et son préfacier Serge Llado (photo Martine Ladagnous)

Voici un livre que nos collègues de la presse ne liront pas (cinq exemplaires seulement en « service de presse » c’est ridicule mais c’est tout L’Harmattan, ça) et c’est dommage. Car l’essentiel de ces collègues nient la persistance de la chanson engagée, écrivant à qui veut le lire qu’elle est définitivement morte, qu’il n’y a pas de successeurs à Ferrat. Par ignorance, bêtise, absence de curiosité ou simple connerie pour la plupart d’entre eux, par soumission aux pouvoirs pour les autres : imaginez-vous, vous, Varrod et Manoukian reconnaissant la vitalité de ce genre ? Ils perdraient sur le chant (façon de parler) leur gagne pain, leurs responsabilités dans la chaîne de l’info l’intox.

Notre confrère Michel Trihoreau (ex de Paroles et Musique puis de Chorus, actuel collaborateur tant des Cahiers Léo-Ferré, d’Incognita que de NosEnchanteurs), a trouvé un autre terme pour qualifier ce genre de chanson : lui la nomme « Chanson de circonstance ». Atténuant de fait le vilain mot de « Chanson engagée » qui chiffonne tant ceux qui n’aimeraient la chanson qu’insignifiante, divertissante. Reste que « de circonstance », c’est tout aussi vrai pour désigner ces chansons réactives à l’événement. Et dieu seul sait qu’il y a nombre d’événements et que la chanson, qui sert aussi à ça, sait être réactive aux événements souvent urticants.

Une nouvelle loi antisociale, un nouvel impôt (« Si tu veux pas payer d’impôt / Cach’ ton piano / Cach’ ton banjo / Cach’ ta trompette… », Dréan, puis Les Charlots), l’injustice de la justice, de sinistres ministres qui s’en mettent plein les fouilles, un président trop général (« Tu le regretteras / Tu le regretteras longtemps », Gilbert Bécaud), un autre par trop bling-bling (« Qui a traîné ses guêtres / De félon en Chiraquie ? », Jean Duino), un front nazi-ô-nal (« Maréchal, nous voilà ! / Devant toi, le sauveur de la France… »), des tensions internationales, des guerres (« C’est à Craonne sur le plateau / Qu’il faut laisser sa peau… »), Dieu (« Allah / A quoi te sert d’avoir un nom ? / Pourquoi la faim, la misère ? / Si j’étais toi je serais pas fière », Véronique Sanson) et autres vaticaneries, les grands patrons, les luttes sociales… la chanson fait feu de toutes voix pour vite mettre en rimes notre vécu, notre ressenti, notre adhésion comme notre colère : « Ah ça ira, ça ira ! »

9782343059402rLe hasard et la circonstance veut qu’elle tombe pareillement à bras raccourcis sur des choses ou des gens bien plus futiles. Comme les chanteurs de variétés qui sont souvent à la noce dans ce registre : « Hervé Vilard, Sylvie Vartan / Ils sont toujours là, on attend / Yves Duteil, Gérard Lenorman / C’est pareil, ça prend un moment » (Sarcloret) ou encore « C’est Johnny qui a commencé / Mais lui s’contente pas de hurler / Dans sa douleur ou sa colère / Il s’roule, il s’tape les fesses par terre / Comme un cocker qui a des vers » (Pierre Gilbert).

En fait, tout ou presque fait chanson de circonstance ; Trihoreau aurait pu y ajouter la première fille qu’on a pris dans ses bras (si c’est pas une agréable circonstance, ça…) ou les brosses à dent dans le verre chez Bénabar. Bon, il a circonscrit son propos à celle liée à des événements autres que sentimentaux, autres aussi que ces bluettes, brouet insipide qui font le quotidien de la chanson dans les robinets assourdissants des radios et télés.

Ce sont 250 pages agréables, instructives, qui ont aussi le mérite de travailler votre mémoire (à un certain âge, c’est utile) et ainsi faire remonter en vous des tas de chansons énervées, enthousiastes, parfois le bras levé (au même âge que précédemment, la gymnastique est toute aussi utile). 250 pages érudites, passionnantes, qui vous disent par l’exemple ce qu’est la chanson. Car – j’insiste – ce n’est pas par votre auto-radio que vous risquez de le savoir : à force de rester dans l’ignorance crasse, Manoukian a même fini à la télé, c’est dire.

 

Michel Trihoreau, La chanson de circonstance, préface de Serge Llado. L’Harmattan collection Cabaret, 258 pages, 27 €. A l’occasion de la sortie de son livre, Michel Trihoreau animera une Conférence illustrée et chantée en compagnie de Nathalie Solence et Michel Grange lundi 27 avril 2015 à 19 heures au Forum Léo-Ferré.

 

4 Réponses à Article de circonstance pour livre en tous points passionnant

  1. Leo Artaud 25 avril 2015 à 8 h 49 min

    « la première fille qu’on a pris dans ses bras (si c’est pas une agréable circonstance, ça…)  »

    ça dépend du pourquoi on l’a prise dans nos bras… Si elle tombait du 3ème étage ou si c’est pour l’empêcher de sauter sous la rame du métro !

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  2. Michel TRIHOREAU 26 avril 2015 à 7 h 43 min

    La chanson de circonstance ne remplace pas la chanson engagée. Cette dernière en fait partie, tout autant que la chanson futile qui relate un événement anodin mais daté, présent dans l’actualité. Bien évidemment, l’Histoire retiendra davantage la première.
    Il faudrait aussi savoir ce qu’on appelle chanson ENGAGEE. Engagée dans quoi ? Je n’aime pas personnellement les chansons qui me donnent des ordres (Marchons ! Marchons !…) je préfère celles qui critiquent, raillent, mettent le doigt sur l’erreur… Elles me semblent plus positives, laissant l’auditeur se faire son opinion lui-même. Mais c’est un autre débat qui nous éloigne du sujet.
    A noter dans le livre la belle préface de Serge Llado, qui met aussi en évidence le travail du chansonnier.

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  3. Norbert Gabriel 26 avril 2015 à 11 h 11 min

    Engagez-vous rengagez-vous … Il y a quelques années je suis tombé un peu par hasard sur le discours de Suède de Camus, dans lequel il y a un extrait qui me semble bien correspondre à cet état de l’artiste en son temps,

    Conférence d’Uppsala le 14 décembre 1957, « L’Artiste et son temps » :

    « […] l’artiste, qu’il le veuille ou non, est embarqué. Embarqué me paraît ici plus juste qu’engagé. […] Tout artiste aujourd’hui est embarqué dans la galère de son temps […] L’artiste, comme les autres, doit ramer à son tour, sans mourir, s’il le peut, c’est-à-dire en continuant de vivre et de créer ».

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  4. jean -pierre AMADEI 27 avril 2015 à 13 h 15 min

    Et dire que la justice demande enfin des comptes à l’assassin de Victor Jarra

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