Les bouchées doubles de Ramon Pipin
Infatigable Ramon Pipin. Nous nous étions à peine remis de son disque précédent, Chants électriques, paru fin 2024, que le revoilà déjà. Et avec un double album, qui plus est ! Quinze nouveaux morceaux (et un twong, ainsi qu’il dénomme ses chansons-flashes) à se mettre entre les oreilles. Un revigorant concentré de déconne et d’émotion, un salutaire melting-pot d’humour et de réflexion. Du Pipin tel qu’on le connaît et l’apprécie, porté sur la dérision et l’ironie, doublé toutefois de sa face cachée plus sérieuse, qu’il n’avait laissé qu’entrevoir jusqu’ici. Le temps serait-il venu pour l’artiste de lever le voile ?
Disons d’emblée que, comme d’habitude, les petits plats musicaux ont été mis dans les grands. La musique est essentielle chez notre troubadour, qui a une fois encore veillé à varier les ambiances et à convoquer une multitude de comparses musiciens. Le rock saignant (avec la guitare tranchante de Brice Delage) côtoie l’électro, tandis qu’un quatuor à cordes flirte avec un trio de chœurs féminins. L’ennui et la formule répétitive sont définitivement bannis, l’imagination et l’inventivité sont au pouvoir.
Le premier volet de l’album donne son titre à l’opus : C’est mieux que si c’était pire… La pochette nous offre un Ramon Pipin en couleurs vives, souriant sous une pluie de confettis. Pour un peu, on se croirait chez Sébastien. Sept chansons s’y enchaînent, dans la joie et la bonne humeur. On y parle de l’avenir qui trépigne à nos portes, forcément riant (Demain on saura / Vaincre la calvitie / Dessaler les anchois / Et faire tomber la pluie), on y fait l’éloge des chiffons (qui sont vraiment pas des cons !), on y dresse les portraits d’un grincheux qui n’aime que son quartier et déteste Budapest, d’une certaine Madame Kaplan que la chance a rarement visitée, ou de trois physiciens peu doués en mécanique automobile… Cette partie enlevée s’achève avec bonheur sur une reposante aspiration au silence, bucolique à souhait, avec gazouillis d’oiseaux et clapotis de ruisseaux en bruit de fond.
Changement de ton avec le second volet. Le recto de la pochette nous révèle un Pipin sur fond noir, tout de sombre vêtu et au bord des larmes, tandis que le titre s’affiche en miroir : C’est pire que si c’était mieux. Des chansons plus intimes, plus graves, davantage portées sur l’émotion que sur la gaudriole. L’auteur s’y interroge sur l’identité (Intérieur queer), exprime l’angoisse que lui cause la cacophonie du monde (Crash, boom, bang), nous narre une désespérante histoire de solitude (Mort devant la télé) ou celle d’un petit commerçant promis à un grand avenir (L’ami à louer). L’atmosphère est plus lourde, même si le rayon de soleil des Mots doux, avec sa somptueuse orchestration, s’en vient trouer l’obscurité. On n’en est que plus bouleversé par Pitchipoï (terme yiddish par lequel les déportés du camp de Drancy désignaient leur camp de destination finale), sobre évocation des racines familiales du chanteur. Juste avant le bref clin d’œil final du twong, l’album se clôt sur l’évocation des souvenirs à conserver, avec cette belle formule à double sens : On va tout scanner.
Quiconque connaît l’œuvre de Ramon Pipin ne sera pas surpris d’en explorer ainsi son versant sombre que, par pudeur, le chanteur s’obstine à camoufler derrière son masque d’amuseur. Après tout, sur ses derniers albums, des titres comme Histoire d’O ou Dans le tiroir du bas avaient déjà percé la carapace. De là à nous en offrir un tel tir groupé ! Pourtant, comme il l’écrit très justement dans le livret : « A mon âge, je ne peux plus guère chanter comme antan les premiers baisers acnéiques, les pin-ups en bikini et les Chevrolet Corvette ». Osons-le dire : ce dévoilement intime lui va bien et nous le rend plus proche, sans qu’aucun reproche d’impudeur puisse pourtant être émis. Le parfait équilibre entre partage et retenue.
Dans Les gens simples, Ramon Pipin nous chante cette confession : « Je ne sauverai pas le monde / Je ne donnerai pas de leçon / J’apporterai quelques secondes / De consolation ». L’apostolat d’un artisan. Saluons dès lors sa réussite : avec lui, les larmes de rire et d’émotion ont la même saveur !
Ramon Pipin, C’est mieux que si c’était pire…, Pipin Productions 2026. Le site de Ramon Pipin, c’est ici ; ce que NosEnchanteurs en a déjà dit, c’est là.
Concert unique à Paris, le samedi 11 avril 2026, au Café de la Danse.


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