Eurovision, 70 ans de géopolitique. Et si on chantait ?
Dara, la lauréate bulgare Photo ©Corinne Cumming
À l’occasion des 70 ans de la compétition de l’Eurovision ouverte comme à l’ordinaire par les notes du fameux Te Deum de Marc Antoine Charpentier, quelques couacs bien de notre temps accompagnent les prestations kitchissimes qui prennent des allures de circus parade. Vous avez dit baroque ? Comme les chiffres d’audience qui affichent 166 millions de téléspectateurs, en hausse chaque année. Non sans surprise : la Bulgarie avec le titre Bangaranga a marqué son retour gagnant après trois années d’absence, défiant les pronostics. Sur un fond de crise évidente.
Cinq pays avaient annoncé boycotter cette édition et non des moindres : l’Espagne, les Pays-Bas, la Slovénie, l’Irlande et l’Islande. En cause, la participation d’Israël dont les représentants de ces pays jugent la guerre menée à Gaza opposée aux valeurs européennes. En fait, l’évènement n’a eu de cesse au fil des décennies de sortir des frontières strictes de l’Europe -une édition asiatique se prépare- et de jouer une partition plus politique que strictement musicale. C’est ce que rappellent avec à-propos deux chercheurs , Cyrille Bret et Florent Parmentier dans leur ouvrage Géopolitique de l’Eurovision (aux éditions Bréal).
EUROVISION, LA POLITIQUE-CHANSON
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J’aurais aimé vous avouer ma perfide satisfaction. Par son candidat anglais, la chanson anglosaxonne, qui chaque jour envahit plus encore notre environnement sonore, que le moindre chanteur ou groupe français débutant érige en exemple au point de préférer la langue de Lady Di à la sienne, cette chanson anglosaxonne, donc, vient de mordre la poussière et valser à Vienne, s’adjugeant un seul et unique point, et logiquement la dernière place du classement. Mais, fait inédit, notre britannique chantait Eins, Zwei, Drei, titre pour partie… en allemand. Ma satisfaction tombe à plat…
Ceci dit, pour moi, les pays largement gagnants sont ceux qui ont eu la sagesse de boycotter cette soixante-dizième édition de l’Eurovision de la chanson : l’Espagne, l’Irlande, les Pays-Bas, la Slovénie et l’Islande, tous refusant de participer à une fête avec Israël, état génocidaire s’il en est, auquel ils reprochent la manière dont il a mené la guerre dans la bande de Gaza. Au Liban également. On peut également reprocher les « ingérences politiques », largement documentées, de l’État hébreu dans la compétition afin de permettre à ses candidats de remporter la victoire. « Cette année nous ne serons pas à Vienne, mais nous le ferons avec la conviction d’être du bon côté de l’Histoire » a déclaré avec raison Pedro Sanchez, le premier ministre espagnol.
Reste qu’Israël, certes hué par le public, était présent, et qu’il s’est hissé à la seconde place du classement, loin derrière la Bulgarie mais.
Au grand dam semble-t-il des organisateurs, l’Eurovision est plus une manifestation politique qu’un placide et pacifique concours de chanson. Quelle que que soit la qualité de l’artiste qui le représente, voter pour Israël est un acte militant : c’est un acte de guerre. On a chassé l’agresseur russe quand il a déclaré la guerre à l’Ukraine. Pourquoi n’a-t-on pas eu une pareille attitude envers Israël ?
Plus d’un millier d’artistes ont appelé au boycott de cette soirée : « Nous refusons que l’Eurovision soit utilisé pour blanchir et normaliser le génocide ».
La chanson contient en elle, par elle, le meilleur et le pire. Elle peut exalter le patriotisme comme exhaler les plus doux sentiments. Elle est la paix comme elle peut être la guerre. Qu’il nous revienne en mémoire cette chanson de Raymond Lévesque chantée sur les plaines d’Abraham, au Québec, par Félix Leclerc, Gilles Vigneault et Robert Charlebois : « Quand les hommes vivront d’amour / Il n’y aura plus de misère / Les soldats seront troubadours /
Mais nous, nous serons morts mon frère. »
MICHEL KEMPER
(le tableau, « Colombes dans le ciel », de 1946, est de Matisse)
« United by Music », le concept adopté en 1956, regroupé dans l’Union de radiotélévision (UER), avait posé le principe d’une compétition apolitique. « Sa fondation signifiait une avancée vers la paix ». Avec l’idée de faire chanter ensemble les pays européens, onze ans après la fin de la seconde guerre mondiale, souligne Florent Parmentier, secrétaire général du centre de recherches politiques de Sciences Po. Cela dit, poursuivent les auteurs, l’Eurovision n’a eu de cesse de mettre en jeu des questions d’identité, de pouvoir et de reconnaissance. « C’est un laboratoire des tensions contemporaines entre culture populaire, gouvernance transnationale et marché mondial du divertissement », comme ils le précisent dans un entretien avec Nathalie Lacube (La Croix). Et de citer nombre d’exemples où la neutralité affichée a été malmenée par les contextes politiques. Des manifestations, en 1964, contre la participation de l’Espagne et du Portugal, régimes dictatoriaux, à la Russie exclue, en 2022 après son invasion de l’Ukraine. Ce qui a amené le régime de Poutine à relancer son propre concours. Sans oublier les réactions récentes contre la participation d’Israël (dont le représentant a obtenu cette année la deuxième place) : « Cela montre comment chacun projette ses propres combats, du boycott militant à la dénonciation de l’antisémitisme perçu, transformant le concours en véritable champ de bataille identitaire », soulignent encore les auteurs dans l’entretien cité.
La bande-son rêvée de la construction européenne révèle et met en scène les transformations géopolitiques et identitaires de l’Europe. « Le concours a su traverser la Guerre froide, la décolonisation, l’élargissement à l’Europe centrale et orientale, les débats sur l’identité de genre et les droits des minorités ». Même avec un temps de retard observent les auteurs. Considérée comme une forme vide, L’Eurovision dure, grâce sa plasticité, suffisamment accueillante pour absorber des contenus radicalement différents. Comme, par exemple, l’ouverture en 2023 au vote en ligne du public non européen. À noter encore que 60 % des pays ont chanté dans leur langue en 2026, contre seulement 24 % en 2016.. Le tout en étant un cas d’école pour la théorie des relations internationales. Reste que l’édition 2026 a révélé une réelle morosité et se conclut par une sorte de rendez-vous quasi raté. Curieux anniversaire tout de même.
ROBERT MIGLIORINI.
Le site de l’Eurovision, c’est ici. Ce que NosEnchanteurs en a déjà dit, là.



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