Un Brel peut en cacher un autre
La chanson est comme palimpseste : chaque nouvel artiste estompe le souvenir d’un précédent, jusqu’à le faire disparaître. Décédé en début de l’an passé, Bruno Brel, le « neveu de mon oncle », aurait pu, comme d’autres avant lui, sombrer dans l’oubli. Sans nulle discographie disponible, des livres sans diffusion, il ne resterait que dans le souvenir ému d’un public qui l’a jadis applaudi à tout rompre.
EPM vient de sortir une anthologie de Bruno Brel en deux cédés, quarante-deux titres, réparant cette absence qui, me semble-t-il, commençait à se faire pesante, injuste.
Deux cédés, le premier couvrant la période « Canetti » : ces disques de 1977 et 1979, ainsi que celui de 91, qui renouait les relations entre le « découvreur » Jacques Canetti et Bruno. Le second d’une production accidentée, la plupart du temps autoproduite, qui va de 1998 à 2017, date de son ultime album. Les amateurs de Bruno Brel y découvriront même, avec plaisir, un quasi inédit, La Vie à deux (créé par Bruno à l’occasion du mariage de son filleul), titre diffusé à peu d’exemplaires dans le giron d’une entreprise, la société Vega (spécialisée en capteurs industriels) lors de son trentième anniversaire : « La vie à deux / Ce n’est pas que des larmes / C’est l’enfance qu’on perd / Mais l’enfant qu’on espère… »
Si, sous la pression, Bruno Brel se mit à interpréter et enregistrer des titres de son oncle, mêlés à son propre répertoire (ce qu’habilement il appela « l’héritage et la descendance »), aucune chanson du tonton ne figure dans cette anthologie, à l’exception de Je m’en remets à toi (sur une musique de Charles Dumont), chanson que seul Bruno interpréta.
L’écoute de ce double album suscitera l’émotion, à coup sûr. Peut-être le regret : celui pour beaucoup d’avoir loupé ce Brel-là, de ne pas l’avoir découvert plus tôt. On a pu facilement l’ignorer, tant il le fut des médias, qui se n’acceptaient pas l’idée d’un autre Brel. N’est-ce pas une certaine Mireille, celle du « Petit conservatoire de la chanson », qui sentencieusement déclara « Il y a déjà un Brel, on n’a pas besoin d’un deuxième ! ».
Même si le parallèle entre Jacques et Bruno s’impose quant à la voix (c’est l’ADN familial, on ne se refait pas…) et, un peu, sur l’univers dans lesquels leurs œuvres s’inscrivent, Bruno n’est pas l’avatar de son oncle, loin s’en faut. Son œuvre est originale, pleine et entière, avec des titres qui font ample relief : on citera bien sûr Les Émigrants (auquel répond, presque quatre décennies plus tard, la chanson Calais, empreinte de la prégnante réalité qu’on sait) où, à l’évidence, La Rivière Bambou (en écoute ci-dessus). Cette anthologie nous en fera découvrir ou redécouvrir bien d’autres encore.
EPM a fait le choix d’inscrire cet album dans sa nouvelle collection de grands classiques, où sont déjà parus Charles Trenet, Bernard Dimey ou le récital d’adieu des Frères Jacques. Par cette judicieuse initiative, Bruno Brel passe du statut de relatif inconnu à celui, plus juste, de grand classique. C’est ainsi qu’il nous faut l’envisager et le re-découvrir, ajouter à notre discothèque cette fragrance de Brel.
Bruno Brel, Chanter, EPM 2026. Ce que NosEnchanteurs a déjà dit de Bruno Brel, c’est ici.




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